Le 1er décembre 2025 marque un tournant géostratégique majeur pour l’Algérie et pour l’Afrique tout entière. La Commission européenne a inscrit sur sa liste des priorités le SoutH2 Corridor, consacrant officiellement ce projet comme infrastructure stratégique pour l’Union européenne.
Ce corridor de 3 300 kilomètres, qui transportera 4 millions de tonnes d’hydrogène vert par an depuis l’Algérie vers l’Allemagne en passant par la Tunisie, l’Italie et l’Autriche, devient ainsi l’un des projets énergétiques les plus stratégiques du continent européen. Plus qu’une simple validation administrative, cette reconnaissance place l’Algérie au centre de la transition énergétique mondiale et affirme le rôle de l’Afrique comme continent incontournable du XXIe siècle énergétique.
Pour Alger, c’est une victoire diplomatique et économique de première ampleur. Le pays s’impose comme le partenaire privilégié de l’Europe pour sa sécurité énergétique, tout en construisant les fondations d’une industrie verte de pointe qui bénéficiera aux générations futures d’Algériens et d’Africains.
Le statut PCI : un sésame qui change la donne
Le classement comme Projet d’Intérêt Commun n’est pas une distinction honorifique. C’est un statut juridique qui confère des avantages stratégiques considérables :
Financements européens massifs : Le SoutH2 Corridor peut désormais accéder au Mécanisme pour l’interconnexion en Europe (MIE), doté de milliards d’euros. Ces fonds pourront financer jusqu’à 50% des études de faisabilité et subventionner partiellement les infrastructures.
Procédures accélérées : Là où un projet classique nécessite 10 à 15 ans entre conception et réalisation, le statut PCI garantit des délais raccourcis et une coordination transfrontalière optimale. L’objectif de mise en service en 2030 devient ainsi réaliste.
Répartition transfrontalière des coûts : Le règlement européen TEN-E permet une mutualisation des dépenses entre les pays concernés, facilitant considérablement le montage financier.
Cette reconnaissance intervient après des mois de négociations intensives et témoigne de la qualité du travail diplomatique algérien. Depuis la signature du protocole d’accord en juillet 2024 à Alger, puis du mémorandum d’entente en octobre 2024 à Oran, jusqu’à la Déclaration de Rome du 21 janvier 2025, l’Algérie a su fédérer autour de son projet les acteurs européens majeurs : Italie, Allemagne, Autriche, ainsi que la Tunisie voisine.
L’inscription sur la liste prioritaire du 1er décembre 2025 confirme le statut PCI (Projet d’Intérêt Commun) déjà obtenu en avril 2024, mais marque une nouvelle étape décisive dans la reconnaissance européenne du corridor comme infrastructure vitale pour le continent.
L’Algérie, superpuissance naturelle de l’hydrogène vert
Si l’Europe mise autant sur l’Algérie, ce n’est pas un hasard. Le pays dispose d’atouts naturels exceptionnels qui en font le candidat idéal pour devenir une puissance mondiale de l’hydrogène vert.
Un potentiel solaire et éolien gigantesque
Avec plus de 3 000 heures d’ensoleillement par an – atteignant 3 900 heures dans le Sahara –, l’Algérie possède l’un des gisements solaires les plus importants de la planète. Son potentiel solaire photovoltaïque est estimé à 235 700 térawattheures par an, soit quinze fois la demande mondiale actuelle d’électricité.
Le potentiel éolien n’est pas en reste : 12 940 TWh par an, avec des régions comme l’Adrar, Tamanrasset ou Djelfa qui enregistrent près de 5 500 heures de vent annuelles. Cette double ressource – solaire et éolienne complémentaires – garantit une production d’électricité renouvelable stable et massive, condition indispensable pour l’hydrogène vert.
Des coûts de production imbattables
Grâce à ces ressources abondantes, l’Algérie peut produire de l’hydrogène vert à des coûts défiant toute concurrence internationale. Selon les études les plus récentes, le coût de production algérien se situe entre 1,2 et 2 dollars par kilogramme, contre 5 à 6 dollars en Europe.
Cet avantage compétitif de deux à trois fois inférieur aux coûts européens positionne l’Algérie comme le fournisseur naturel du continent européen. Pour les industries européennes énergivores (sidérurgie, chimie, transport lourd), l’hydrogène algérien représente une opportunité unique de décarboner leurs activités tout en maintenant leur compétitivité.
Des infrastructures éprouvées et une expertise reconnue
L’Algérie n’est pas un novice dans l’exportation énergétique vers l’Europe. Depuis plus de six décennies, le pays exploite un réseau sophistiqué de gazoducs – Transmed, Medgaz – et a développé une expertise technique de niveau mondial dans le transport d’énergie sur longue distance.
Le SoutH2 Corridor réutilisera à plus de 65% ces infrastructures existantes, simplement adaptées au transport d’hydrogène. Cette reconversion intelligente réduit drastiquement les coûts et les délais, tout en capitalisant sur le savoir-faire algérien. Sonatrach et Sonelgaz, fleurons de l’industrie énergétique algérienne, sont parfaitement équipés pour piloter ce projet d’envergure.
Une position géostratégique unique
Situé aux portes de l’Europe, l’Algérie est le pays africain le plus proche des grands centres industriels européens. Cette proximité géographique facilite le transport, réduit les pertes énergétiques et garantit une sécurité d’approvisionnement que ne peuvent offrir des fournisseurs lointains comme l’Australie ou le Moyen-Orient.
Une stratégie nationale visionnaire
Le succès du SoutH2 Corridor ne doit rien au hasard. Il est le fruit d’une vision stratégique claire portée au plus haut niveau de l’État algérien par le président Abdelmadjid Tebboune et concrétisée par le ministre de l’Énergie Mohamed Arkab.
La stratégie nationale de développement de l’hydrogène, adoptée fin 2022, fixe des objectifs ambitieux à l’horizon 2040 :
- Produire 40 TWh d’hydrogène, dont 30 à 40 TWh destinés à l’exportation
- Couvrir 10% des besoins européens en hydrogène renouvelable
- Générer 10 milliards de dollars de recettes annuelles à l’export
- Mobiliser 25 milliards de dollars d’investissements pour développer toute la chaîne de valeur
Cette stratégie s’accompagne d’un programme national des énergies renouvelables prévoyant l’installation de 15 000 mégawatts de capacité solaire d’ici 2035, avec l’objectif d’atteindre 30% d’énergies renouvelables dans le mix électrique national.
Plusieurs projets pilotes sont déjà en cours : une station de production d’hydrogène vert de 50 MW à Arzew, cofinancée par l’Union européenne et l’Allemagne, l’Alliance ALTEH2A regroupant Sonatrach, Sonelgaz et les grands énergéticiens européens, ainsi qu’une task force bilatérale Algérie-Allemagne créée en février 2024.
L’approche algérienne se distingue par son pragmatisme : sécuriser d’abord les débouchés commerciaux via le SoutH2 Corridor, puis développer massivement les capacités de production. Cette méthode garantit la viabilité économique du projet et minimise les risques d’investissement.
Un partenariat gagnant-gagnant avec l’Europe
Loin d’être une relation de dépendance, le SoutH2 Corridor incarne un véritable partenariat stratégique équilibré entre l’Algérie et l’Europe.
Ce que l’Europe y gagne
Pour l’Union européenne confrontée à la crise climatique et aux tensions géopolitiques, l’hydrogène algérien représente une bouée de sauvetage :
- Sécurité énergétique : Diversifier les sources d’approvisionnement après la dépendance excessive à la Russie
- Décarbonation : Atteindre les objectifs climatiques en remplaçant les énergies fossiles dans l’industrie lourde et les transports
- Compétitivité : Accéder à un hydrogène vert à coût compétitif, permettant à l’industrie européenne de rester concurrentielle face à la Chine et aux États-Unis
Le plan REPowerEU vise à importer 10 millions de tonnes d’hydrogène par an d’ici 2030. Avec ses 4 millions de tonnes, le SoutH2 Corridor couvre 40% de cet objectif. L’Algérie devient ainsi un pilier indispensable de la stratégie énergétique européenne.
Ce que l’Algérie y gagne
Les bénéfices pour l’Algérie sont multiples et structurants :
Diversification économique : Après des décennies de dépendance aux hydrocarbures fossiles, l’hydrogène vert offre une voie de diversification vers une énergie d’avenir, assurant la pérennité des revenus énergétiques pour les générations futures.
Création d’emplois qualifiés : La filière hydrogène génère des dizaines de milliers d’emplois dans la construction, l’exploitation et la maintenance des infrastructures, ainsi que dans la recherche et développement.
Transfert de technologies : Les partenariats avec les géants européens (Snam, VNG, Verbund) permettent à l’Algérie d’acquérir les technologies de pointe en électrolyse, compression et transport d’hydrogène.
Modernisation industrielle : L’hydrogène vert servira également le marché domestique algérien, permettant de décarboner le raffinage, la production d’engrais, la sidérurgie et les transports lourds.
Rayonnement géopolitique : L’Algérie s’impose comme un acteur énergétique incontournable du XXIe siècle, renforçant sa position diplomatique et son influence régionale.
Une dynamique panafricaine porteuse d’espoir
Au-delà des intérêts bilatéraux Algérie-Europe, le SoutH2 Corridor trace la voie pour une émancipation énergétique du continent africain.
La Tunisie, partenaire de la première heure
La Tunisie n’est pas un simple pays de transit. Elle est co-signataire de la Déclaration de Rome de janvier 2025 et participe activement au développement du corridor. La section sous-marine Cap Bon (Tunisie) – Mazara del Vallo (Italie), développée par SeaCorridor, a également été reconnue comme Projet d’Intérêt Mutuel (PMI) par la Commission européenne.
Cette coopération maghrébine démontre que, malgré les tensions politiques régionales, des projets structurants peuvent rapprocher les pays du Maghreb autour d’intérêts économiques communs. Le SoutH2 Corridor pourrait devenir le catalyseur d’une renaissance de l’Union du Maghreb arabe (UMA), dormante depuis trop longtemps.
Un modèle pour toute l’Afrique
L’Algérie ouvre la voie. D’autres pays africains disposent d’un potentiel similaire en hydrogène vert : la Namibie, l’Égypte, le Maroc, la Mauritanie, l’Afrique du Sud. Ensemble, le continent africain pourrait devenir le premier exportateur mondial d’hydrogène vert, inversant ainsi des siècles de pillage colonial pour devenir un acteur central de l’économie mondiale du XXIe siècle.
Le projet de gazoduc transsaharien Nigeria-Algérie (TSGP), vieux rêve panafricain, pourrait être réactivé et converti en corridor multi-énergies (gaz, électricité, hydrogène), reliant l’Afrique subsaharienne au Maghreb et à l’Europe. Cette intégration Nord-Sud créerait un marché énergétique continental, source de prospérité partagée.
L’Algérie a également un rôle à jouer dans le partage d’expertise avec les pays frères africains. Les ingénieurs algériens formés sur le SoutH2 Corridor pourront transmettre leur savoir-faire au Mali, au Niger, au Tchad, à l’Éthiopie, contribuant à l’émergence d’une filière hydrogène panafricaine.
L’Union africaine doit saisir l’opportunité
Le succès du SoutH2 Corridor devrait inciter l’Union africaine à coordonner une stratégie continentale de l’hydrogène vert. Plutôt que de laisser chaque pays négocier isolément avec les partenaires extérieurs, une approche unifiée permettrait de :
- Mutualiser les centres de recherche et de formation
- Harmoniser les standards techniques et environnementaux
- Négocier en position de force les transferts de technologies
- Créer un marché africain de l’hydrogène favorisant l’industrialisation du continent
L’Afrique a tout pour devenir la superpuissance verte du XXIe siècle. Le SoutH2 Corridor en est la première manifestation concrète.
Les prochaines étapes : de la vision à la réalité
L’inscription sur la liste prioritaire de la Commission européenne le 1er décembre 2025 marque le coup d’envoi opérationnel du projet. Les mois à venir seront décisifs pour transformer cette reconnaissance en infrastructures tangibles.
2026 : Études de faisabilité et ingénierie
Le mémorandum d’entente signé en octobre 2024 entre Sonatrach, Sonelgaz et les partenaires européens prévoit la réalisation conjointe des études de faisabilité complètes. Avec l’inscription prioritaire de décembre 2025, ces études vont s’accélérer en 2026 et couvriront :
- L’identification précise des sites de production d’hydrogène en Algérie
- Le dimensionnement des parcs solaires et éoliens nécessaires
- L’adaptation technique des gazoducs existants
- Les nouveaux tronçons à construire
- Les stations de compression et les systèmes de sécurité
Le groupe de travail quinquepartite (Algérie, Tunisie, Italie, Allemagne, Autriche), qui se réunit tous les six mois, coordonnera ces travaux et assurera la cohérence d’ensemble du projet.
2027-2029 : Construction et déploiement
Les premiers coups de pioche devraient être donnés en 2027. La construction simultanée sur les différentes sections du corridor permettra de respecter l’échéance 2030 :
- Installation des premiers gigawatts de capacité solaire et éolienne dans le Sahara algérien
- Construction des unités d’électrolyse pour la production d’hydrogène
- Adaptation des gazoducs Transmed et TAG pour le transport d’hydrogène
- Construction de nouvelles sections dédiées où nécessaire
- Mise en place des systèmes de compression, stockage et sécurité
2030 : Mise en service et montée en puissance
L’objectif est une mise en service complète du corridor en 2030, avec un acheminement progressif vers la capacité cible de 4 millions de tonnes par an. Cette première phase fera de l’Algérie le premier exportateur africain d’hydrogène vert à échelle industrielle.
Mais ce n’est qu’un début. Au-delà de 2030, la stratégie nationale prévoit une expansion continue des capacités pour atteindre les 40 TWh de production d’hydrogène en 2040, dont la majeure partie sera exportée vers l’Europe et potentiellement vers d’autres marchés (Asie, Afrique subsaharienne).
l’Algérie écrit une nouvelle page de son histoire énergétique
L’inscription du SoutH2 Corridor sur la liste prioritaire de l’Union européenne le 1er décembre 2025 est bien plus qu’une victoire diplomatique. C’est la reconnaissance internationale du génie algérien, de la vision stratégique de ses dirigeants, et du potentiel immense d’un pays qui refuse la fatalité du sous-développement.
Après avoir joué un rôle de premier plan dans la décolonisation de l’Afrique dans les années 1960-1970, après avoir été le grenier à gaz de l’Europe pendant des décennies, l’Algérie s’apprête à entrer dans une nouvelle ère : celle de la puissance énergétique verte, respectueuse de l’environnement, créatrice de richesses durables et de progrès social.
Cette transition ne se fera pas sans défis. Il faudra mobiliser des investissements colossaux, former des milliers d’ingénieurs et de techniciens, construire des infrastructures pharaoniques, négocier avec fermeté les transferts de technologies. Mais l’Algérie a déjà démontré par le passé sa capacité à relever les grands défis.
Le SoutH2 Corridor n’est pas une fin en soi. C’est le premier chapitre d’une révolution énergétique africaine qui permettra au continent de sortir définitivement de la pauvreté énergétique, d’industrialiser ses économies et de s’imposer comme un acteur majeur du XXIe siècle.











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