GUERRE D'ALGERIE IC IUN REBELLE ALGERIEN ARME EST ARRETE EN JANVIER 1958 PAR DEUX MILITAIRES FRANCAIS DANS LE DJEBEL TARF - AFP ( )

Algérie-France : les cicatrices coloniales que Paris refuse encore d’affronter

Plus de soixante ans après l’indépendance algérienne, les blessures de la colonisation continuent de structurer les rapports entre Alger et Paris. Traumatismes transmis de génération en génération, regard français toujours empreint de condescendance, identité algérienne niée ou caricaturée : le passé colonial n’est pas une page tournée. Il est une plaie ouverte que la France, contrairement à ce qu’exige la dignité des peuples, refuse d’examiner avec lucidité et honnêteté.

Des mémoires qui saignent encore

Une récente enquête publiée par Le Monde Afrique, intitulée « Les mémoires blessées de la guerre d’indépendance », donne la parole aux survivants et aux descendants des victimes de la guerre de libération nationale algérienne. Leurs témoignages sont sans équivoque : les traumatismes persistent, profonds et intergénérationnels. Ce que les psychologues appellent la transmission traumatique se lit dans les corps, dans les silences familiaux, dans ce rapport douloureux à une histoire que l’État français a longtemps criminalisé, minimisé ou tout simplement effacé de ses manuels scolaires.

« Les Français croient nous connaître, mais ils se trompent », résume avec une clarté désarmante l’un des témoins interrogés. Cette phrase dit tout. Elle dit l’arrogance d’un regard colonial qui prétend définir l’autre, le classer, le comprendre mieux qu’il ne se comprend lui-même. Elle dit aussi la résistance d’un peuple qui refuse d’être réduit à l’image que l’ancien colonisateur projette sur lui.

Le paternalisme français, un héritage colonial tenace

Le problème n’est pas seulement mémoriel. Il est structurel. Le regard français sur l’Algérie reste, pour une large part de la classe politique et médiatique hexagonale, empreint d’un paternalisme qui trahit l’incapacité à accepter l’égalité réelle entre les deux nations. On perçoit encore, dans certains discours parisiens, cette vieille conviction que la France aurait « donné » la modernité à l’Algérie — niant ainsi sept ans de guerre brutale, les 1,5 million de martyrs algériens, les villages rasés, les cultures détruites, les ressources pillées durant cent trente-deux ans d’occupation.

Cette posture n’est pas sans conséquences diplomatiques. Les tensions récurrentes entre Alger et Paris — notamment autour des questions de visas, de la reconnaissance des crimes coloniaux, ou encore du dossier saharien — trouvent leurs racines précisément dans ce refus français de se regarder en face. L’Algérie, pour sa part, a toujours affirmé avec constance sa souveraineté pleine et entière, refusant d’être traitée comme un État subalterne ou un simple partenaire subordonné aux intérêts de l’ancienne métropole.

L’Algérie, puissance souveraine et acteur du Sud Global

Il est essentiel de replacer ce débat dans une perspective plus large. L’Algérie n’est pas seulement une ancienne colonie française. Elle est une puissance régionale africaine, un État fondateur du mouvement des non-alignés, un acteur historique de la solidarité Sud-Sud. Alger a accueilli des mouvements de libération du monde entier, du Mozambique à la Palestine, de l’Afrique du Sud au Vietnam. Elle a incarné, et continue d’incarner, un modèle de souveraineté assumée qui inspire bien au-delà de ses frontières.

Dans un contexte mondial où le Global South réaffirme son droit à l’autodétermination — des forums de l’Union africaine aux sommets des BRICS, en passant par les mobilisations arabes et les résistances latino-américaines — la question de la mémoire coloniale algéro-française dépasse le cadre bilatéral. Elle est un cas d’école de ce que les peuples du Sud réclament collectivement : la vérité historique, la réparation symbolique et matérielle, et la fin définitive des rapports de tutelle hérités de la colonisation.

La décolonisation des esprits, condition du dialogue véritable

Aucune normalisation durable des relations algéro-françaises ne sera possible tant que Paris n’aura pas accompli le travail de vérité que l’histoire lui impose. Reconnaître les crimes de la colonisation — les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata du 8 mai 1945, la torture systématique, les déplacements forcés de populations — n’est pas un acte de faiblesse. C’est la condition minimale d’un rapport entre nations fondé sur le respect mutuel et la dignité.

Les Algériennes et les Algériens, eux, n’ont pas attendu la permission de Paris pour honorer leurs martyrs, construire leur identité et revendiquer leur place dans le monde. La mémoire de la lutte de libération nationale est vivante, populaire, fière. Elle est le socle sur lequel la nation algérienne continue de se construire, génération après génération, face aux tentatives de réécriture et aux regards condescendants.

La question qui se pose aujourd’hui, à l’heure où les peuples africains et du Sud Global redessinent les équilibres du monde, est de savoir si les anciennes puissances coloniales sauront enfin se décoloniser elles-mêmes — ou si elles choisiront de rester prisonnières d’une supériorité imaginaire dont l’histoire a depuis longtemps signé la faillite.

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El Djezairi Bilal est journaliste et analyste politique, passionné par les luttes d'émancipation et l'histoire contemporaine du continent africain. Héritier d'une tradition éditoriale fondée dans le souffle de l'indépendance algérienne, il a ressuscité Révolution Africaine — titre historique né au lendemain de 1962 et disparu depuis — pour en faire un média numérique d'actualité panafricaine. À travers ce projet de mémoire et de continuité, il ambitionne d'offrir une information rigoureuse et engagée sur les mutations politiques, sociales et géopolitiques qui traversent l'Afrique d'aujourd'hui. Fidèle à l'esprit combatif du titre originel, il défend une presse africaine indépendante, ancrée dans les réalités du continent et accessible à tous.