La poignée de main entre Volodymyr Zelensky et Cyril Ramaphosa n’est pas qu’un geste diplomatique : elle incarne une recomposition silencieuse mais stratégique de la géopolitique mondiale. Pour la première fois depuis le début de la guerre en Ukraine, le président ukrainien foule le sol sud-africain — une visite à haute valeur symbolique et politique, alors même que les relations entre Kiev et Washington, autrefois soudées, se sont gravement détériorées depuis l’arrivée de Donald Trump au pouvoir.
Une ouverture ukrainienne vers un continent longtemps négligé
Jusqu’en 2022, l’Afrique figurait à peine sur la carte diplomatique de l’Ukraine. Mais les positions neutres — voire favorables à Moscou — adoptées par plusieurs États africains lors du déclenchement du conflit ont poussé Kiev à revoir sa stratégie. Résultat : en trois ans, le nombre d’ambassades ukrainiennes en Afrique est passé de 10 à 20.
La visite en Afrique du Sud, première véritable incursion diplomatique de Zelensky sur le continent, vise à offrir un contrepoids narratif à l’influence croissante de la Russie — tout en capitalisant sur l’image encore solide de Ramaphosa comme faiseur de paix africain.
« Les guerres ne se gagnent pas seulement sur les champs de bataille, mais aussi dans l’opinion publique mondiale », rappelle le professeur Siphamandla Zondi, analyste politique à l’université de Johannesburg.
Ramaphosa joue l’équilibriste
Pour le président sud-africain, la visite de Zelensky est autant un message de souveraineté qu’un pari de repositionnement international. Conspué par l’administration Trump pour sa plainte contre l’entité sioniste à la Cour internationale de justice, accusé par le passé de proximité excessive avec Moscou, Ramaphosa cherche aujourd’hui à se poser comme médiateur crédible.
Il affirme avoir consulté Vladimir Poutine avant la venue de Zelensky, insistant sur le fait que Pretoria « reste engagée dans la recherche d’une résolution pacifique du conflit russo-ukrainien ».
« Il s’agit pour l’Afrique du Sud de montrer qu’elle n’est pas l’alliée de l’un contre l’autre, mais un partenaire de dialogue universel », explique Zondi.
Le regard de Trump : indifférence pour Moscou, suspicion envers Pretoria
La situation devient plus délicate lorsqu’on considère le contexte américain. Donald Trump, redevenu président, a suspendu l’aide militaire à Kiev, accusé Zelensky d’autoritarisme, et poussé pour un accord rapide avec Moscou. De son côté, l’extrême-droite américaine reste profondément hostile à l’Afrique du Sud, qu’elle accuse de « persécutions » envers la minorité blanche afrikaner — des accusations que Pretoria rejette fermement.
Dans cette configuration, la rencontre Ramaphosa-Zelensky pourrait apparaître à Washington comme une provocation diplomatique, même si l’intention affichée est pacifique.
Une alliance économique à bâtir
Au-delà des symboles, Ramaphosa sait aussi que l’Afrique du Sud a besoin de diversification commerciale. Le pays traverse une crise économique sévère, marquée par un chômage massif, une croissance molle et une dette croissante. Le rapprochement avec l’Ukraine pourrait ouvrir de nouvelles opportunités commerciales, notamment dans les secteurs agricoles et technologiques.
« Même un petit volume de commerce peut être significatif pour une économie aussi fragile », rappelle Zondi.
Une Afrique qui refuse de choisir
Dans un monde polarisé, l’Afrique tente de résister à la logique de blocs. Car si l’Ukraine et la Russie s’affrontent, elles restent toutes deux des fournisseurs clés de céréales pour le continent. L’Afrique ne peut, ni ne veut, trancher en faveur de l’un ou l’autre.
« L’Afrique a besoin des deux. Ce qu’elle cherche, ce sont des partenariats équilibrés, respectueux et utiles », affirme l’analyste.
Vers une diplomatie multipolaire assumée
En accueillant Zelensky sans tourner le dos à Moscou, et sans s’aligner sur Washington, l’Afrique du Sud tente une voie étroite, mais audacieuse : celle d’une autonomie diplomatique dans un monde sous tension.
Reste à savoir si cette voie sera respectée par les puissances du moment — ou punie. Mais si Pretoria parvient à renforcer ses partenariats sans trahir ses principes, elle pourrait bien ouvrir une nouvelle ère de diplomatie africaine, décomplexée et stratégique.













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