Le géant minier français Eramet traverse une période de fortes turbulences financières et institutionnelles. Pourtant, c’est sur le sol africain que le groupe cherche, une fois encore, ses bouées de sauvetage. Une dépendance révélatrice qui pose, avec une acuité renouvelée, la question fondamentale de la souveraineté des peuples africains sur leurs propres ressources naturelles.
Un groupe sous pression, des fondamentaux africains sous tension
Selon une enquête publiée par Jeune Afrique, Eramet se retrouve aujourd’hui pris en étau entre une situation financière dégradée, une crise de gouvernance interne et une série d’aléas opérationnels qui fragilisent sa trajectoire. Les résultats récents du groupe reflètent une organisation sous stress, confrontée à la volatilité des marchés des matières premières, à la hausse des coûts de production et à des tensions internes au sein de sa direction. Pourtant, au coeur du dispositif, l’Afrique demeure la colonne vertébrale du modèle économique du groupe : c’est là que se trouvent ses actifs les plus stratégiques, ses gisements les plus productifs, ses marges les plus significatives.
Le Gabon, en particulier, concentre une part décisive des activités d’Eramet, notamment à travers la Compagnie Minière de l’Ogooué (Comilog), l’un des premiers producteurs mondiaux de manganèse. La Guinée complète ce tableau avec des ressources considérables en bauxite et en fer. Des territoires riches, des sous-sols généreux — mais des populations locales qui peinent à capter une part équitable de la valeur générée par l’extraction de leurs propres matières premières.
L’Afrique, atout stratégique ou terrain d’extraction perpétuelle ?
La dépendance d’Eramet à ses actifs africains n’est pas une nouveauté. Elle est, au contraire, la continuation d’un modèle hérité de la période coloniale, dans lequel le continent fournit les ressources brutes tandis que la valeur ajoutée, les emplois qualifiés et les bénéfices réels sont captés ailleurs — en l’occurrence, en France. Ce schéma, que les économistes du développement qualifient d’extractivisme, continue de structurer les rapports entre les multinationales occidentales et l’Afrique, bien après les indépendances formelles.
Il est frappant de constater que lorsqu’un groupe comme Eramet traverse une crise, il se retourne vers l’Afrique pour stabiliser ses comptes. Ce mouvement, presque réflexe, illustre combien le continent reste perçu comme un réservoir de ressources mobilisables à volonté, plutôt que comme un partenaire souverain dont les États et les populations auraient leur mot à dire sur les conditions d’exploitation de leur patrimoine naturel.
Des États africains de plus en plus vigilants
La donne, cependant, évolue. Plusieurs États africains ont, ces dernières années, durci leurs législations minières, renforcé les exigences en matière de contenu local et affiché une volonté croissante de renégocier les contrats les plus déséquilibrés. Le Gabon, la Guinée, mais aussi le Mali, le Niger ou la République Démocratique du Congo ont tous, à des degrés divers, exprimé leur refus de demeurer de simples fournisseurs de matières premières au service d’intérêts étrangers.
Cette prise de conscience s’inscrit dans une dynamique plus large de recomposition des rapports de force à l’échelle du Sud Global. De l’Amérique latine au monde arabe, en passant par l’Asie du Sud-Est, les pays producteurs de ressources naturelles revendiquent davantage de souveraineté sur leurs sous-sols. L’Afrique n’est pas en reste, portée par une jeunesse de plus en plus consciente des mécanismes de captation de richesses qui ont historiquement appauvri le continent.
Vers un nouveau rapport de force ?
Les difficultés d’Eramet ne doivent pas être lues uniquement comme une crise d’entreprise. Elles signalent, plus profondément, les fragilités structurelles d’un modèle d’exploitation construit sur des asymétries héritées de la colonisation. Un modèle dans lequel les États africains n’ont longtemps été que des acteurs passifs, soumis aux décisions prises à Paris, Londres ou Bruxelles.
La vraie question n’est pas de savoir si Eramet parviendra à surmonter ses turbulences actuelles. Elle est de savoir si les États africains concernés saisiront ce moment de faiblesse du groupe pour imposer de nouvelles conditions, exiger une meilleure redistribution des revenus miniers et accélérer la transformation locale des ressources extraites sur leur territoire.
L’avenir des richesses africaines ne peut continuer à se décider dans les conseils d’administration parisiens. C’est en Afrique, par les Africains, que doit s’écrire la prochaine page de la gouvernance des ressources naturelles — et le dossier Eramet en est, aujourd’hui, une illustration criante.











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