AES contre CEDEAO : quand le Sahel accuse ses voisins de complicité avec le terrorisme

Les tensions entre l’Alliance des États du Sahel et ses voisins ouest-africains franchissent un nouveau seuil. Le Niger et le Mali portent des accusations graves de soutien au terrorisme contre certains pays membres de la CEDEAO, révélant la profondeur d’une fracture qui redessine les équilibres du continent. Derrière la rhétorique diplomatique, c’est une vision radicalement différente de la souveraineté africaine qui s’impose.

Des accusations qui sonnent comme un acte d’accusation politique

Les ministres des Affaires étrangères du Niger et du Mali ont pris la parole sans détour : certains pays voisins, membres de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), soutiendraient activement des groupes terroristes qui sévissent dans la région sahélienne. Ces déclarations, rapportées par Africanews FR, surviennent dans un contexte de rupture consommée : le Niger, le Mali et le Burkina Faso ont officiellement quitté la CEDEAO l’année dernière pour former l’Alliance des États du Sahel, bloc souverainiste né de la volonté de ces nations de reprendre en main leur destin sécuritaire et politique, loin des injonctions extérieures.

Si ces accusations n’ont pas été assorties de preuves rendues publiques, elles traduisent une réalité de terrain que les gouvernements de Bamako et de Niamey vivent quotidiennement : la porosité des frontières, la complexité des réseaux de financement djihadiste et la suspicion croissante envers des États voisins perçus comme des relais d’influences étrangères. La question du terrorisme au Sahel ne peut être dissociée de celle des ingérences géopolitiques qui ont structuré la région depuis des décennies.

Une rupture idéologique autant que géographique

La sortie de l’AES de la CEDEAO ne relève pas d’un simple différend administratif. Elle incarne une rupture philosophique avec un modèle d’intégration régionale jugé trop perméable aux influences occidentales, notamment françaises. Les juntes au pouvoir à Bamako, Niamey et Ouagadougou ont choisi une voie de rupture assumée : diversification des partenariats stratégiques, expulsion des forces militaires françaises, et rapprochement avec d’autres acteurs du Sud Global.

Dans cette recomposition, la coopération sécuritaire prend un sens nouveau. L’AES a signé une charte de défense mutuelle, s’affirmant comme un bouclier collectif face à des menaces que ses membres estiment avoir été exacerbées par des décennies d’interventionnisme mal calibré. Pointer du doigt des voisins comme complices du terrorisme, c’est aussi envoyer un message à ceux qui, depuis l’extérieur, ont longtemps prétendu détenir les clés de la stabilité sahélienne.

La porte entrouverte : coopération sélective avec la CEDEAO

Malgré la virulence des accusations, les deux ministres ont pris soin de ne pas fermer totalement la porte. Ils ont signifié leur disponibilité à coopérer avec la CEDEAO sur certains dossiers précis, notamment humanitaires et économiques. Ce pragmatisme nuancé révèle la complexité réelle de la situation : l’interdépendance économique entre États sahéliens et côtiers demeure structurelle, que les gouvernements le veuillent ou non.

Les populations des pays de l’AES, enclavés pour la plupart, dépendent des corridors commerciaux qui traversent des nations membres de la CEDEAO. Les sanctions économiques imposées après les coups d’État ont d’ailleurs sévèrement affecté les populations civiles, alimentant un ressentiment populaire contre l’organisation régionale sans pour autant résoudre les crises de gouvernance sous-jacentes.

Le Sahel, terrain d’une guerre pour la souveraineté africaine

Il serait réducteur de lire ces tensions uniquement à travers le prisme sécuritaire. Ce qui se joue au Sahel aujourd’hui est une bataille pour la définition même de la souveraineté africaine au XXIe siècle. D’un côté, un modèle d’intégration régionale hérité des structures post-coloniales, perçu comme un instrument de tutelle déguisée. De l’autre, une affirmation radicale du droit des peuples à se gouverner, à choisir leurs alliés et à définir leurs propres priorités sécuritaires, fût-ce au prix de ruptures douloureuses.

Dans ce contexte, l’Algérie, puissance régionale aux frontières communes avec le Mali et le Niger, observe avec une attention particulière l’évolution de la situation. Acteur historique de la médiation sahélienne, Alger a toujours prôné le dialogue politique inclusif et le respect de la souveraineté des États, héritages directs de sa propre guerre de libération nationale. Sa diplomatie discrète mais constante reste un facteur de stabilisation potentiel dans une région qui en a cruellement besoin.

La fracture entre l’AES et la CEDEAO pose en définitive une question fondamentale à l’ensemble du continent : l’Afrique est-elle capable de construire des mécanismes de sécurité collective véritablement endogènes, capables de répondre aux défis du terrorisme sans reproduire les logiques de dépendance qui ont jusqu’ici fragilisé sa souveraineté ? La réponse à cette question engagera durablement non seulement l’avenir du Sahel, mais celui de tout le projet panafricain.

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El Djezairi Bilal est journaliste et analyste politique, passionné par les luttes d'émancipation et l'histoire contemporaine du continent africain. Héritier d'une tradition éditoriale fondée dans le souffle de l'indépendance algérienne, il a ressuscité Révolution Africaine — titre historique né au lendemain de 1962 et disparu depuis — pour en faire un média numérique d'actualité panafricaine. À travers ce projet de mémoire et de continuité, il ambitionne d'offrir une information rigoureuse et engagée sur les mutations politiques, sociales et géopolitiques qui traversent l'Afrique d'aujourd'hui. Fidèle à l'esprit combatif du titre originel, il défend une presse africaine indépendante, ancrée dans les réalités du continent et accessible à tous.