Alors que des pourparlers entre Israël et le Liban semblent se profiler à l’horizon diplomatique, la société libanaise porte sur ses épaules le poids écrasant de décennies de convulsions successives. Derrière les négociations et les appels au cessez-le-feu, c’est une population entière qui se fracture psychologiquement, contrainte de survivre dans un état de crise permanent.
Un pays à bout de nerfs
Le président libanais Joseph Aoun n’a cessé, ces dernières semaines, de marteler l’urgence d’un cessez-le-feu durable avec Israël. Sa rhétorique n’est pas simplement politique : elle traduit une réalité humaine alarmante que les chiffres peinent à saisir dans toute leur profondeur. Le Liban, petit pays de moins de six millions d’habitants coincé entre Israël au sud et la Syrie à l’est, a traversé en quelques années une guerre dévastatrice, un effondrement économique historique, l’explosion du port de Beyrouth en 2020, une pandémie mondiale et des offensives militaires répétées. C’est dans ce contexte de détresse accumulée que France 24 a recueilli le témoignage de Nayla Karamé Majdalani, psychologue clinicienne et psychothérapeute exerçant au Liban, dont les propos éclairent crûment la profondeur des blessures invisibles.
Pour cette spécialiste, la notion même de traumatisme doit être repensée face à la réalité libanaise. « Nous ne parlons plus d’un seul événement traumatique, mais de traumas successifs qui s’accumulent les uns sur les autres sans que les individus aient le temps de récupérer », explique-t-elle. Cette superposition de chocs psychologiques rend la prise en charge des patients particulièrement complexe, car les mécanismes classiques de résilience sont épuisés avant même d’avoir pu opérer pleinement.
La géopolitique régionale au coeur de la souffrance civile
La crise libanaise ne peut être dissociée des tensions géopolitiques qui déchirent le Moyen-Orient dans son ensemble. Le conflit entre Israël et le Hezbollah, soutenu par l’Iran, a transformé le sud du Liban en zone de guerre intermittente depuis des décennies. Les récentes escalades militaires ont provoqué des déplacements massifs de populations, estimés à plus d’un million de personnes selon diverses sources humanitaires, ravivant des blessures collectives jamais pleinement cicatrisées depuis la guerre civile de 1975-1990.
L’influence iranienne dans le pays, exercée principalement via le Hezbollah, a longtemps polarisé la société libanaise et alimenté une instabilité chronique qui plonge ses racines dans des logiques régionales dépassant largement les frontières du pays. Dans ce jeu de puissances où le Liban sert trop souvent de terrain d’affrontement par procuration, ce sont les civils ordinaires qui paient le prix fort, psychologiquement autant que physiquement.
Des thérapeutes dépassés, des ressources insuffisantes
La santé mentale reste un parent pauvre des systèmes de soins dans de nombreux pays du Moyen-Orient, et le Liban ne fait pas exception. Nayla Karamé Majdalani souligne que le nombre de professionnels qualifiés est nettement insuffisant au regard de l’ampleur des besoins. Les structures d’accueil psychologique manquent de financements, et une grande partie de la population n’a pas accès aux soins faute de moyens, dans un pays où l’économie s’est littéralement effondrée depuis 2019, effaçant l’épargne de toute une classe moyenne en quelques mois.
Cette réalité libanaise résonne d’ailleurs avec des dynamiques que connaissent bien plusieurs pays africains sortant de conflits prolongés, comme la République Démocratique du Congo, la Somalie ou le Mali, où la santé mentale des populations civiles est systématiquement reléguée au second plan des priorités humanitaires, au profit des urgences médicales immédiates. Pourtant, les experts s’accordent à dire que la reconstruction durable d’une société passe inévitablement par la prise en charge du trauma collectif.
Un cessez-le-feu nécessaire mais insuffisant
Si la perspective de pourparlers entre Israël et le Liban constitue une lueur d’espoir, les professionnels de la santé mentale mettent en garde contre l’illusion qu’un simple arrêt des combats suffirait à guérir les plaies. La paix des armes, nécessaire et urgente, ne sera qu’un point de départ. Il faudra des années, voire des décennies, pour reconstruire un tissu social et psychologique aussi profondément meurtri.
La communauté internationale, souvent prompte à financer la reconstruction physique des infrastructures, devra également investir massivement dans la reconstruction des esprits et des liens sociaux, si elle veut éviter que le Liban ne replonge dans un cycle sans fin de violence et d’instabilité. L’avenir du pays dépendra autant de la capacité de sa population à se relever psychologiquement que des équilibres géopolitiques dessinés dans les salles de négociation.











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