World Press Photo 2026 : Abdulmonam Eassa primé pour son témoignage photographique de la guerre au Soudan

Le photojournaliste franco-syrien Abdulmonam Eassa a reçu le 9 avril 2026 le prestigieux prix World Press Photo dans la catégorie « Stories », pour une série de cinq photographies saisissantes documentant le conflit armé au Soudan. Une distinction internationale qui braque à nouveau les projecteurs sur l’une des crises humanitaires les plus meurtrières et les plus ignorées du monde.

Un regard humain sur une guerre oubliée

C’est dans les décombres d’un pays déchiré par la guerre civile qu’Abdulmonam Eassa a posé son objectif. Ses cinq photographies primées par le World Press Photo 2026 plongent le spectateur au coeur d’une réalité brute et insoutenable : celle du Soudan en proie à un conflit armé qui oppose, depuis avril 2023, les Forces armées soudanaises (FAS) aux Forces de soutien rapide (FSR), une milice paramilitaire dirigée par le général Mohamed Hamdan Dagalo, dit « Hemeti ». Selon Le Monde Afrique, qui a rencontré le photographe, ce dernier décrit lui-même ses images comme un devoir de mémoire envers des populations civiles livrées à elles-mêmes.

Abdulmonam Eassa n’est pas un inconnu du photojournalisme de guerre. Né en Syrie et naturalisé français, il a forgé son regard dans les conflits du Moyen-Orient, notamment lors de la guerre civile syrienne qui a ravagé son pays d’origine à partir de 2011. Ce parcours personnel confère à son travail une sensibilité particulière : celle d’un homme qui connaît intimement ce que signifie vivre sous les bombes, chercher refuge, et voir sa propre histoire effacée par l’indifférence internationale.

Le Soudan, épicentre d’une catastrophe humanitaire

Le contexte dans lequel ces photographies ont été prises est celui d’une catastrophe humaine d’une ampleur rarement égalée. Depuis le début des hostilités il y a bientôt trois ans, le conflit soudanais a provoqué le déplacement de plus de 10 millions de personnes, faisant du Soudan le théâtre de la plus grande crise de déplacement interne au monde. Des villes entières, comme Khartoum et El-Fasher, ont été dévastées. Les violences sexuelles sont utilisées comme arme de guerre, les infrastructures sanitaires sont à l’effondrement, et la famine menace des millions de civils dans des régions comme le Darfour, déjà meurtri par les conflits des années 2000.

La communauté internationale, préoccupée par d’autres foyers de tension — notamment en Ukraine, à Gaza, ou encore par les tensions persistantes entre l’Iran et ses voisins dans la région du Golfe — peine à mobiliser une réponse à la hauteur de l’urgence soudanaise. C’est précisément dans ce silence médiatique que le rôle du photojournalisme prend toute sa dimension politique et éthique. Une image peut là où les rapports diplomatiques échouent : forcer l’émotion, interpeller les consciences, contraindre les opinions publiques à regarder en face ce qu’elles préfèrent ignorer.

Le World Press Photo, baromètre de l’actualité mondiale

Fondé en 1955 aux Pays-Bas, le World Press Photo est considéré comme la distinction la plus prestigieuse du photojournalisme international. Chaque année, des milliers de candidatures sont soumises par des photographes du monde entier, et les lauréats sont sélectionnés par un jury indépendant selon des critères d’excellence visuelle, d’impact journalistique et d’intégrité éthique. La catégorie « Stories », dans laquelle Abdulmonam Eassa a été récompensé, valorise les séries photographiques capables de raconter une histoire complexe à travers un ensemble cohérent d’images, au-delà du simple cliché iconique.

Cette récompense intervient dans un moment charnière pour le photojournalisme africain et la couverture médiatique du continent. De plus en plus de voix s’élèvent pour dénoncer le déséquilibre persistant dans le traitement de l’information internationale : les conflits africains restent structurellement sous-couverts par les grands médias occidentaux, reléguant des drames humains considérables au rang de brèves ou de sujets secondaires. Le prix décerné à Eassa contribue, au moins symboliquement, à corriger cette asymétrie.

Alors que le Soudan continue de s’enfoncer dans une guerre dont on ne voit pas l’issue, et que les tentatives de médiation régionale — portées notamment par l’Union africaine et certains pays du Golfe — peinent à produire un cessez-le-feu durable, le travail de photographes comme Abdulmonam Eassa rappelle que témoigner est aussi une forme de résistance, et que l’avenir du conflit soudanais dépendra en partie de la capacité du monde à ne pas détourner le regard.

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El Djezairi Bilal est journaliste et analyste politique, passionné par les luttes d'émancipation et l'histoire contemporaine du continent africain. Héritier d'une tradition éditoriale fondée dans le souffle de l'indépendance algérienne, il a ressuscité Révolution Africaine — titre historique né au lendemain de 1962 et disparu depuis — pour en faire un média numérique d'actualité panafricaine. À travers ce projet de mémoire et de continuité, il ambitionne d'offrir une information rigoureuse et engagée sur les mutations politiques, sociales et géopolitiques qui traversent l'Afrique d'aujourd'hui. Fidèle à l'esprit combatif du titre originel, il défend une presse africaine indépendante, ancrée dans les réalités du continent et accessible à tous.