Children play marbles in the outskirts of the city of Bahir Dar, northern Ethiopia, on June 18, 2021. (Photo by EDUARDO SOTERAS / AFP)

Adoptions frauduleuses en Éthiopie : des milliers d’enfants arrachés à des parents vivants

Pendant plus de vingt ans, des milliers d’enfants éthiopiens ont été arrachés à leurs familles et adoptés par des foyers français, sur la base de documents falsifiés déclarant leurs parents décédés ou disparus. Devenus adultes, ces hommes et ces femmes se heurtent aujourd’hui à un silence institutionnel pesant pour reconstituer une identité volée.

Un système d’adoption organisé sur le mensonge

C’est un scandale humanitaire qui couve depuis des décennies et que Le Monde Afrique a mis en lumière dans une enquête approfondie publiée en avril 2026. Des associations françaises d’adoption internationale, opérant en Éthiopie entre les années 1990 et 2010, auraient systématiquement présenté des enfants comme orphelins alors que l’un de leurs parents, voire les deux, étaient bien vivants. Des familles rurales, souvent frappées par la pauvreté ou convaincues que leurs enfants bénéficieraient d’une meilleure éducation à l’étranger, auraient signé des documents dont elles ne comprenaient pas toujours la portée réelle, certaines pensant confier temporairement leur enfant et non l’abandonner définitivement.

Le mécanisme reposait sur une chaîne d’intermédiaires locaux, parfois corrompus, qui fabriquaient ou falsifiaient des actes d’état civil pour déclarer les parents décédés. Ces dossiers frauduleux transitaient ensuite par des associations agréées en France, dont certaines jouissaient d’une réputation solide auprès des autorités françaises. L’Éthiopie, qui a finalement suspendu les adoptions internationales en 2018, était à l’époque l’un des principaux pays d’origine des enfants adoptés en France, aux États-Unis et dans plusieurs pays d’Europe du Nord.

Des adultes face à un parcours du combattant

Aujourd’hui âgés de vingt à trente ans, ces enfants adoptés cherchent à renouer avec leurs origines. Mais le chemin est semé d’embûches. Les archives des associations dissoutes sont incomplètes, inaccessibles ou ont tout simplement disparu. En France, les démarches administratives pour accéder aux dossiers d’adoption restent complexes, et les autorités éthiopiennes, malgré une volonté affichée de coopérer, manquent de moyens pour mener des recherches approfondies dans des régions reculées.

Plusieurs témoignages recueillis par des associations de défense des droits des adoptés font état de retrouvailles bouleversantes avec des parents biologiques encore en vie, qui n’avaient jamais cessé de croire au retour de leur enfant. Ces réunifications, aussi émouvantes soient-elles, rouvrent des blessures profondes et posent des questions juridiques complexes sur la nationalité, l’héritage et la reconnaissance de filiation.

Un contexte africain révélateur de vulnérabilités systémiques

Ce scandale éthiopien n’est pas isolé. Des affaires similaires ont été documentées au Mali, au Guatemala, en Haïti et, plus récemment, en République démocratique du Congo. Elles révèlent les failles béantes d’un système d’adoption internationale qui, en l’absence de contrôles rigoureux, a parfois davantage servi les désirs des familles adoptives occidentales que l’intérêt supérieur des enfants. La Convention de La Haye sur l’adoption internationale, ratifiée par de nombreux États africains, n’a pas suffi à endiguer ces dérives lorsque les institutions locales étaient défaillantes ou complices.

Sur le plan géopolitique, ce dossier illustre également les rapports de force asymétriques entre pays donateurs et pays bénéficiaires d’aide au développement. L’Éthiopie, longtemps sous pression internationale pour faciliter les adoptions, a mis des années avant d’imposer un moratoire, en partie sous l’impulsion d’organisations de la société civile africaine et de militants de la diaspora éthiopienne établis en Europe et en Amérique du Nord.

Vers une justice transitionnelle pour les enfants volés

Des voix s’élèvent désormais, en Éthiopie comme en France, pour réclamer la création d’une commission d’enquête indépendante et la mise en place d’un fonds de soutien aux victimes. Certaines associations d’adoptés plaident pour que les États reconnaissent officiellement le préjudice subi et facilitent les démarches de recherche des origines, y compris par des tests ADN financés par les pouvoirs publics.

Le gouvernement français, interpellé à plusieurs reprises par des parlementaires sur ce dossier, n’a pas encore apporté de réponse formelle aux demandes de reconnaissance. Du côté éthiopien, le premier ministre Abiy Ahmed, prix Nobel de la paix 2019, est attendu sur ce sujet qui touche à la souveraineté nationale et à la dignité de milliers de familles.

Alors que la justice tarde à se saisir pleinement de cette affaire, la question demeure entière : combien de ces enfants volés parviendront-ils, avant qu’il ne soit trop tard, à retrouver la trace de ceux qui les ont mis au monde, et quels mécanismes les États seront-ils prêts à mettre en place pour réparer des décennies de mensonge institutionnalisé ?

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El Djezairi Bilal est journaliste et analyste politique, passionné par les luttes d'émancipation et l'histoire contemporaine du continent africain. Héritier d'une tradition éditoriale fondée dans le souffle de l'indépendance algérienne, il a ressuscité Révolution Africaine — titre historique né au lendemain de 1962 et disparu depuis — pour en faire un média numérique d'actualité panafricaine. À travers ce projet de mémoire et de continuité, il ambitionne d'offrir une information rigoureuse et engagée sur les mutations politiques, sociales et géopolitiques qui traversent l'Afrique d'aujourd'hui. Fidèle à l'esprit combatif du titre originel, il défend une presse africaine indépendante, ancrée dans les réalités du continent et accessible à tous.