Liban en guerre : un roman graphique à quatre mains pour témoigner de l’horreur et de l’humanité

Quand les bombes s’abattent sur Beyrouth et ses environs, certains artistes choisissent le crayon comme arme de résistance. C’est le pari audacieux que relèvent le Franco-Irakien Charles Berberian et la Libanaise Michèle Standjofski dans un roman graphique à quatre mains, né du chaos de l’automne 2024, intitulé « Et toi, comment ça va ? ». Une oeuvre qui transcende le simple témoignage pour s’élever au rang de document historique et humain.

Deux regards croisés sur une même douleur

L’initiative est née d’un dialogue à distance, entretenu au fil des bombardements qui ont ravagé le Liban à l’automne 2024. D’un côté, Charles Berberian, dessinateur reconnu de la bande dessinée franco-belge, cofondateur du duo culte Dupuy-Berberian, observe depuis l’Europe l’embrasement de ce pays qui lui est cher. De l’autre, Michèle Standjofski, artiste et illustratrice libanaise établie à Beyrouth, vit de l’intérieur la violence quotidienne des frappes, les déplacements forcés de populations et l’effondrement progressif d’une société déjà meurtrie par des années de crises économiques et politiques.

Leur correspondance graphique, publiée et saluée par la presse culturelle internationale dont RFI, qui a consacré une émission à cette oeuvre dans sa série L’art de raconter le monde, se construit comme un échange épistolaire visuel. Chaque planche répond à une autre, chaque dessin prolonge ou contredit le précédent, créant une tension narrative rare où deux subjectivités se confrontent et se complètent pour approcher une vérité collective.

Le Liban à l’automne 2024 : un contexte régional explosif

Pour comprendre la portée de cette oeuvre, il convient de rappeler le contexte géopolitique dans lequel elle s’inscrit. L’automne 2024 a vu s’intensifier les frappes israéliennes sur le territoire libanais, dans le cadre de l’escalade du conflit opposant Israël au Hezbollah, organisation armée pro-iranienne dont l’influence structure en grande partie l’équilibre politique fragile du Liban. Ces frappes ont provoqué des déplacements massifs de populations, estimés à plus d’un million de personnes selon plusieurs organisations humanitaires, ravivant les traumatismes de la guerre civile libanaise (1975-1990) et des conflits successifs qui ont ponctué l’histoire contemporaine du pays.

Ce contexte régional, alimenté par les tensions entre l’Iran et ses alliés d’un côté, Israël et ses soutiens occidentaux de l’autre, résonne bien au-delà du Proche-Orient. Sur le continent africain, plusieurs pays entretiennent des relations diplomatiques et économiques avec le Liban, notamment en raison de l’importante diaspora libanaise présente en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale, dont l’influence dans les secteurs du commerce et de la finance est historiquement documentée. La souffrance du peuple libanais n’est donc pas sans écho pour de nombreuses communautés africaines.

L’art comme mémoire et comme résistance

Ce que réussissent Berberian et Standjofski, c’est précisément ce que l’actualité immédiate peine à accomplir : donner un visage singulier, intime et irréductible à une catastrophe collective. Leurs planches ne cherchent pas à illustrer des statistiques ni à commenter des stratégies militaires. Elles s’attardent sur les gestes du quotidien brisé, sur les regards des enfants, sur les appartements éventrés où subsistent les traces d’une vie ordinaire désormais impossible.

Cette approche humaniste s’inscrit dans une longue tradition du roman graphique de guerre, de Maus d’Art Spiegelman à Persepolis de Marjane Satrapi, autre voix iranienne qui avait su raconter la révolution et la guerre avec un crayon pour toute arme. Comme ces prédécesseurs, « Et toi, comment ça va ? » choisit la proximité au détriment de la surplomb, l’émotion au détriment du discours.

Le titre lui-même, formule de politesse usée jusqu’à la corde dans les conversations ordinaires, prend dans ce contexte une dimension vertigineuse. Poser cette question au Liban en guerre, c’est ouvrir une brèche dans le silence imposé par la violence, c’est refuser que la normalisation de l’horreur efface la singularité de chaque destin humain.

Alors que les conflits armés continuent de redessiner les cartes politiques du Moyen-Orient et d’engendrer des crises humanitaires aux répercussions mondiales, des oeuvres comme celle-ci rappellent que la mémoire des peuples ne se construit pas seulement dans les archives officielles mais aussi, et peut-être surtout, dans les marges dessinées à la main par ceux qui ont eu le courage de regarder en face.

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El Djezairi Bilal est journaliste et analyste politique, passionné par les luttes d'émancipation et l'histoire contemporaine du continent africain. Héritier d'une tradition éditoriale fondée dans le souffle de l'indépendance algérienne, il a ressuscité Révolution Africaine — titre historique né au lendemain de 1962 et disparu depuis — pour en faire un média numérique d'actualité panafricaine. À travers ce projet de mémoire et de continuité, il ambitionne d'offrir une information rigoureuse et engagée sur les mutations politiques, sociales et géopolitiques qui traversent l'Afrique d'aujourd'hui. Fidèle à l'esprit combatif du titre originel, il défend une presse africaine indépendante, ancrée dans les réalités du continent et accessible à tous.