Des félins arrachés à leurs savanes pour finir dans les villas dorées de la péninsule Arabique. Le trafic de guépards entre la Corne de l’Afrique et les pays du Golfe constitue l’une des filières de braconnage les plus meurtrières du continent, menaçant une espèce déjà fragilisée par la destruction de son habitat naturel. Au coeur de ce commerce illégal, le Somaliland joue un rôle central et préoccupant.
Un territoire devenu hub du trafic animalier
Selon une enquête publiée par Le Monde Afrique, le Somaliland, territoire autonome du nord de la Somalie dont l’indépendance n’est reconnue par aucun État membre de l’Union africaine ni par la communauté internationale, est progressivement devenu la principale tête de pont du trafic de guépards vers le Moyen-Orient. Sa position géographique stratégique, à quelques centaines de kilomètres des côtes yéménites et omanaises en bordure du golfe d’Aden, en fait un point de transit idéal pour les réseaux criminels organisés.
Les guépards capturés, souvent des jeunes prélevés directement dans leur environnement sauvage en Éthiopie, en Somalie ou au Kenya voisin, transitent par Hargeisa, la capitale du Somaliland, avant d’être embarqués clandestinement à bord d’embarcations légères vers la péninsule Arabique. Les autorités locales, dont les capacités institutionnelles restent limitées en raison du statut politique précaire du territoire, peinent à endiguer ces flux.
Une demande portée par les ultra-riches du Golfe
De l’autre côté du golfe d’Aden, la demande est aussi forte que discrète. Dans les monarchies pétrolières, notamment en Arabie saoudite, aux Émirats arabes unis, au Qatar et au Koweït, posséder un guépard est perçu comme un symbole de prestige et de puissance. Ces animaux sauvages sont exhibés dans des résidences privées ou utilisés lors de fêtes et de rassemblements mondains, dans un contexte où la réglementation sur la détention d’animaux exotiques, bien qu’existante, est insuffisamment appliquée.
Le guépard (Acinonyx jubatus) est pourtant une espèce vulnérable classée sur la liste rouge de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). On estime qu’il ne reste aujourd’hui que 7 000 individus à l’état sauvage dans le monde, dont une part significative évolue dans les savanes d’Afrique de l’Est. Chaque animal capturé représente une perte irrémédiable pour la biodiversité du continent, d’autant que les conditions de transport sont extrêmement éprouvantes : selon des organisations de protection animale, jusqu’à 70 % des guépards capturés meurent avant même d’atteindre leur destination finale.
Des réseaux criminels aux ramifications internationales
Les filières du trafic de guépards ne se limitent pas à un simple échange bilatéral entre l’Afrique de l’Est et le Golfe. Des intermédiaires opèrent depuis Djibouti, l’Ouganda et parfois même depuis des plaques tournantes commerciales comme Dubaï, où des plateformes numériques et des réseaux sociaux sont utilisés pour mettre en relation acheteurs fortunés et fournisseurs clandestins. Des enquêteurs de l’organisation TRAFFIC, spécialisée dans la surveillance du commerce des espèces sauvages, ont documenté des centaines d’annonces de vente de guépards sur des applications de messagerie cryptée au cours des dernières années.
La dimension géopolitique de ce trafic ne saurait être ignorée. La déstabilisation du Yémen, plongé dans une guerre civile depuis 2015, a considérablement fragilisé le contrôle maritime dans le golfe d’Aden, offrant aux passeurs des corridors quasi incontrôlés. Par ailleurs, l’absence de reconnaissance internationale du Somaliland complique toute coopération judiciaire bilatérale avec les États du Golfe ou les organisations régionales africaines comme l’Union africaine ou l’IGAD.
Des appels à une coopération internationale renforcée
Face à l’ampleur du phénomène, des organisations comme la Cheetah Conservation Fund (CCF) et WWF Africa multiplient les alertes et appellent à une révision des mécanismes de la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (CITES). Elles réclament une implication plus ferme des gouvernements du Golfe, souvent accusés de laxisme face à une pratique ancrée dans certaines cultures de l’élite locale.
Le sort du guépard africain cristallise ainsi des enjeux qui dépassent la seule question de la biodiversité : il met en lumière les défaillances de la gouvernance internationale, les inégalités économiques mondiales qui alimentent ces marchés illicites, et la vulnérabilité des territoires à statut politique incertain. Tant que la demande persistera dans les pays du Golfe et que les moyens de contrôle resteront insuffisants dans la Corne de l’Afrique, l’avenir du guépard sauvage demeurera gravement compromis.











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