Formation technique et professionnelle : quand l’exclusion des partenaires sociaux fragilise l’apprentissage

L’enseignement technique et professionnel traverse une crise silencieuse mais profonde. En écartant les partenaires économiques et sociaux de sa gouvernance, ce système vital pour les économies africaines et mondiales s’est progressivement affaibli, au détriment des millions de jeunes qui en dépendent pour leur insertion professionnelle.

C’est le constat amer que dresse Jean-François Cervel, inspecteur général honoraire de l’administration de l’éducation nationale et de la recherche, dans une tribune publiée par Le Monde Afrique. Selon cet expert, l’une des erreurs les plus lourdes de conséquences dans la gestion de la formation professionnelle a été de marginaliser progressivement les acteurs du monde économique et syndical, pourtant naturellement parties prenantes de ce secteur éducatif à vocation directement opérationnelle.

Un héritage historique mal géré

Historiquement, la formation technique et professionnelle s’est construite en étroite collaboration avec les entreprises, les chambres de commerce, les syndicats de métiers et les organisations patronales. Ce modèle partenarial, qui a fait ses preuves dans plusieurs pays européens, notamment en Allemagne avec son célèbre système dual, garantissait une adéquation entre les compétences enseignées et les besoins réels du marché du travail. Or, au fil des décennies, une centralisation administrative croissante a progressivement relégué ces partenaires au rang de simples consultants, vidant de leur substance des mécanismes de concertation pourtant essentiels.

Cette dérive a eu des conséquences directes sur la qualité et la pertinence de l’apprentissage. Les référentiels de formation ont tardé à évoluer face aux mutations technologiques et économiques. Les entreprises, moins impliquées dans la conception des cursus, ont réduit leur engagement dans l’accueil de stagiaires et d’apprentis. Le résultat est un fossé grandissant entre les diplômés et les exigences concrètes du monde professionnel.

Un enjeu particulièrement critique pour l’Afrique

Cette analyse résonne avec une acuité particulière sur le continent africain, où la formation technique et professionnelle représente un levier stratégique de développement économique. Avec une population jeune qui devrait atteindre plus d’un milliard de personnes en âge de travailler d’ici 2050, selon les projections démographiques de l’Union africaine, la capacité des systèmes éducatifs à former des techniciens qualifiés, des artisans compétents et des entrepreneurs outillés est une question de souveraineté économique.

De nombreux pays africains ont pourtant reproduit les mêmes erreurs structurelles dénoncées par Jean-François Cervel : une gestion étatique centralisée de la formation professionnelle, un dialogue insuffisant avec le secteur privé et les organisations de la société civile, et des curricula souvent déconnectés des réalités économiques locales. Des initiatives comme le Programme de développement des compétences en Afrique subsaharienne, soutenu par la Banque mondiale, ou les cadres de qualification de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, tentent d’inverser cette tendance, mais les résultats demeurent inégaux selon les contextes nationaux.

Redonner sa place aux partenaires économiques et sociaux

La solution préconisée par l’inspecteur général honoraire est claire : il faut tirer les leçons de l’histoire et réintégrer pleinement les partenaires économiques et sociaux dans la gouvernance de la formation professionnelle. Cela implique de leur confier non pas un simple rôle consultatif, mais une responsabilité réelle dans la définition des contenus de formation, le financement des dispositifs d’apprentissage et l’évaluation des compétences acquises.

Cette approche suppose également une confiance renouvelée envers les corps intermédiaires, syndicats, fédérations professionnelles, chambres de métiers, qui constituent des relais indispensables entre l’institution scolaire et le monde économique. Sans eux, la formation professionnelle risque de rester une promesse non tenue pour des générations entières de jeunes en quête d’un avenir digne.

Alors que les défis de l’automatisation, de la transition énergétique et de la transformation numérique redessinent en profondeur les métiers de demain, la question de la gouvernance de la formation technique et professionnelle n’a jamais été aussi urgente, et la capacité des États à corriger les erreurs du passé conditionnera largement leur aptitude à préparer leurs jeunesses aux exigences d’une économie mondiale en perpétuelle mutation.

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El Djezairi Bilal est journaliste et analyste politique, passionné par les luttes d'émancipation et l'histoire contemporaine du continent africain. Héritier d'une tradition éditoriale fondée dans le souffle de l'indépendance algérienne, il a ressuscité Révolution Africaine — titre historique né au lendemain de 1962 et disparu depuis — pour en faire un média numérique d'actualité panafricaine. À travers ce projet de mémoire et de continuité, il ambitionne d'offrir une information rigoureuse et engagée sur les mutations politiques, sociales et géopolitiques qui traversent l'Afrique d'aujourd'hui. Fidèle à l'esprit combatif du titre originel, il défend une presse africaine indépendante, ancrée dans les réalités du continent et accessible à tous.