La crise du carburant qui frappe le Mali révèle, dans toute sa brutalité, l’état de déliquescence sécuritaire dans lequel se trouve le pays. Selon des informations rapportées par Jeune Afrique, les autorités maliennes auraient procédé à la libération de plus d’une centaine de jihadistes présumés pour permettre le passage de convois de camions-citernes à travers des zones contrôlées par des groupes armés. Un aveu implicite de la perte de contrôle de pans entiers du territoire national.
Un accord aux contours inquiétants
C’est un élu malien qui a confirmé publiquement la réalité de cette transaction pour le moins controversée. Selon ses déclarations, la libération de plus de cent individus suspectés d’appartenir à des mouvements jihadistes aurait été négociée en contrepartie de l’ouverture d’un corridor sécurisé permettant à des camions-citernes de ravitailler en carburant des zones aujourd’hui coupées du reste du pays. Cette révélation lève le voile sur des pratiques de négociation qui, bien que souvent tenues secrètes, semblent désormais s’institutionnaliser dans la gestion de la crise sécuritaire malienne.
Les détails précis de cet accord restent flous : on ignore notamment quels groupes armés étaient impliqués dans la négociation, ni dans quelles conditions les individus libérés avaient été initialement arrêtés ou détenus. Ce flou entretenu par les autorités de Bamako soulève de sérieuses questions sur la transparence de la junte militaire au pouvoir, dirigée par le général Assimi Goïta, et sur sa capacité réelle à imposer son autorité sur l’ensemble du territoire malien.
Une crise du carburant révélatrice d’un État sous pression
La pénurie de carburant qui sévit au Mali n’est pas un phénomène isolé. Elle est la conséquence directe de l’insécurité chronique qui gangrène les axes routiers stratégiques du pays, en particulier ceux reliant Bamako aux régions du nord et du centre. Les groupes armés affiliés au Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), lié à Al-Qaïda, et à l’État islamique au Grand Sahara (EIGS) exercent un contrôle croissant sur ces corridors vitaux, rendant le transport de marchandises extrêmement périlleux et coûteux.
Cette situation met en lumière une réalité que les autorités de la transition peinent à reconnaître officiellement : malgré le déploiement des Forces armées maliennes (FAMa) et le soutien affiché du groupe paramilitaire russe Wagner, rebaptisé Africa Corps, l’État malien est contraint de composer avec des acteurs non étatiques pour assurer des fonctions aussi élémentaires que l’approvisionnement en énergie de sa population. La dépendance à de telles négociations fragilise davantage la légitimité d’un régime qui a justifié son coup de force de 2021 précisément par l’incapacité du gouvernement civil à rétablir la sécurité.
Un précédent dangereux pour la région
Au-delà des frontières maliennes, cet épisode résonne avec une acuité particulière dans l’ensemble du Sahel. Au Burkina Faso et au Niger, pays voisins également gouvernés par des juntes militaires et confrontés à des défis sécuritaires similaires, la tentation de recourir à des accords tacites avec les groupes armés pour maintenir une forme minimale de fonctionnement de l’État n’est pas à exclure. L’Alliance des États du Sahel (AES), qui regroupe ces trois pays depuis 2023, se retrouve ainsi face à une contradiction fondamentale : prôner une souveraineté renforcée et un refus de tout compromis avec le terrorisme, tout en étant contrainte, sur le terrain, de négocier avec ceux-là mêmes qu’elle prétend combattre.
Cette affaire interpelle également la communauté internationale et les organisations régionales comme la CEDEAO et l’Union africaine, déjà marginalisées dans leur rôle de médiation depuis les ruptures diplomatiques successives des pays de l’AES. La libération massive de présumés jihadistes au nom de la stabilité économique immédiate risque, à terme, de renforcer les capacités opérationnelles et le pouvoir de négociation de ces groupes, creusant davantage le fossé entre un État malien affaibli et des forces non étatiques en expansion constante.
Alors que le Mali s’enfonce dans une double crise sécuritaire et économique, la question demeure entière : jusqu’où les autorités de Bamako sont-elles prêtes à aller dans ces compromis, et à quel prix pour la stabilité à long terme d’un pays et d’une région déjà à bout de souffle ?











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