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Niger : L’uranium national sur le marché international, une rupture historique avec Orano

NIAMEY – Dans une déclaration retentissante diffusée sur la télévision d’État Télé Sahel, le général Abdourahamane Tiani, chef d’etat nigérienne, a annoncé dimanche la mise sur le marché international de l’uranium produit sur le territoire national, actant une rupture définitive avec le groupe français Orano qui exploite les ressources du pays depuis plus de 50 ans.

Une déclaration de souveraineté économique

« Le Niger a le droit légitime de disposer de ses richesses naturelles et de les vendre à qui souhaite acheter, dans le respect des règles du marché, en toute indépendance », a déclaré le général Tiani. Cette annonce intervient six mois après la nationalisation de la Somaïr, filiale d’Orano exploitant l’un des plus importants gisements d’uranium du pays dans la région d’Arlit.

La décision marque un tournant majeur dans la gestion des ressources naturelles nigériennes. Depuis 1971, Orano, entreprise détenue à 90% par l’État français, contrôlait l’exploitation minière de l’uranium dans le nord du Niger, un métal stratégique utilisé pour la production d’énergie nucléaire et la fabrication d’armes.

Un enjeu énergétique mondial

Les réserves en jeu sont considérables. Le site d’Arlit abrite environ 200 000 tonnes d’uranium, faisant du Niger l’un des principaux fournisseurs mondiaux de cette ressource critique. En 2022, le pays représentait environ un quart de l’approvisionnement en uranium naturel des centrales nucléaires européennes, selon les données d’Euratom, l’agence atomique européenne.

Actuellement, près de 1 300 tonnes de concentré d’uranium sont stockées sur le site de Somaïr, représentant une valeur marchande estimée à 250 millions d’euros. Cette réserve constitue un enjeu stratégique majeur dans le bras de fer opposant Niamey à Paris.

Une escalade juridique aux ramifications internationales

La rupture avec Orano ne s’est pas faite sans heurts. En décembre 2024, les autorités nigériennes ont retiré le contrôle opérationnel des trois principales mines d’uranium d’Orano dans le pays : Somaïr, Cominak (fermée depuis 2021) et Imouraren. Cette dernière, qui abrite l’un des plus grands gisements d’uranium au monde, devait entrer en production en 2015 mais le projet avait été gelé après l’effondrement des prix mondiaux de l’uranium consécutif à la catastrophe de Fukushima en 2011.

Face à cette situation, Orano a lancé plusieurs procédures d’arbitrage international. En septembre 2025, un tribunal du Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (CIRDI) a ordonné au Niger de ne pas vendre, transférer ou faciliter le transfert du concentré d’uranium produit par Somaïr. Malgré cette décision, des informations récentes font état d’un convoi de 1 000 tonnes d’uranium ayant quitté Arlit pour rejoindre le port de Lomé au Togo, transitant par le Burkina Faso.

Orano a condamné ce qu’elle qualifie de transfert « illégal » et a réservé le droit d’engager toute action supplémentaire, y compris des poursuites pénales contre les tiers impliqués dans cette opération.

Un contexte géopolitique en pleine mutation

Cette crise de l’uranium s’inscrit dans un réalignement géopolitique plus large de la région sahélienne. Depuis le coup d’État de juillet 2023, le Niger a progressivement rompu ses liens avec son ancienne puissance coloniale, expulsant l’ambassadeur français et les quelque 1 500 soldats français stationnés sur son territoire.

Parallèlement, Niamey a développé de nouvelles alliances. La Russie s’est positionnée comme un partenaire potentiel, le ministre russe de l’Énergie Sergei Tsivilev ayant exprimé en juillet dernier l’intérêt de Moscou pour l’exploitation de l’uranium nigérien. Des contacts ont également été établis avec l’Iran, le Premier ministre nigérien Ali Mahamane Lamine Zeine s’étant rendu à Téhéran en janvier 2024.

Ces nouveaux partenariats interviennent dans un contexte où la Russie contrôle le plus grand arsenal d’armes atomiques au monde et cherche à étendre son influence en Afrique, notamment pour contrer l’hégémonie occidentale sur les ressources stratégiques du continent.

Les défis de la diversification

Si la décision du Niger affirme sa souveraineté, elle soulève également des questions complexes sur le plan logistique et économique. Le pays, enclavé au cœur du Sahel, doit faire face à la fermeture de sa frontière avec le Bénin, son principal accès à la mer, officiellement pour des raisons de sécurité. Cette situation complique considérablement l’exportation des minerais.

De plus, Orano affirme que la Somaïr est au bord de la faillite en raison des restrictions à l’exportation imposées par le gouvernement militaire. L’entreprise française soutient que son partenaire étatique nigérien, la Sopamin, a évité de partager les coûts de production pendant les périodes de prix bas de l’uranium, forçant Orano à supporter une part disproportionnée du fardeau financier.

Le principal syndicat des mineurs au Niger conteste cette version, accusant Orano de sabotage et affirmant que la production se poursuivra. Les communautés de la région d’Arlit, qui dépendent depuis des décennies de l’exploitation minière de l’uranium, font face à de graves difficultés économiques alors que des stocks d’uranium d’une valeur de plus de 200 millions de dollars restent invendus.

Une tendance régionale vers la souveraineté des ressources

La position du Niger s’inscrit dans une dynamique plus large observée en Afrique de l’Ouest. Le Mali a récemment placé le complexe aurifère de Loulo-Gounkoto de Barrick sous contrôle étatique. Le Burkina Faso et la Guinée cherchent également à obtenir des parts plus importantes dans l’exploitation minière effectuée par des entreprises occidentales, tout en manifestant un intérêt croissant pour des partenariats avec la Russie.

Ces trois pays, dirigés par des juntes militaires issues de coups d’État récents, ont formé l’Alliance des États du Sahel (AES), une confédération visant à renforcer leur coopération politique, économique et sécuritaire. Cette union symbolise leur volonté commune de redéfinir leurs relations avec les anciennes puissances coloniales et d’affirmer un contrôle total sur leurs ressources naturelles.

Impact sur le marché européen de l’uranium

Pour l’Europe, la perte d’accès à l’uranium nigérien représente un défi stratégique majeur. La situation a déjà contraint la France et l’Union européenne à rechercher des fournisseurs alternatifs. Paradoxalement, les importations européennes d’uranium en provenance de Russie ont considérablement augmenté, compliquant les efforts visant à réduire la dépendance vis-à-vis de Moscou dans le contexte de la guerre en Ukraine.

Les prix de l’uranium sur le marché spot ont connu une hausse de 7% au cours des six premiers mois de 2025, atteignant un sommet de sept mois à 79 dollars la livre fin juin. Cette augmentation reflète les tensions d’approvisionnement créées par l’instabilité dans les principales régions productrices.

Les enjeux environnementaux et sociaux

Au-delà des questions économiques et géopolitiques, la controverse soulève également des préoccupations environnementales. Le Niger accuse Orano d’avoir laissé des tonnes de matières radioactives dangereuses sur un ancien site d’uranium. Le pays s’apprête à engager des poursuites à ce sujet, ajoutant une dimension environnementale au différend.

Les opérations minières d’uranium dans la région d’Arlit ont généré pendant des décennies une activité économique importante, contribuant au développement régional et national. La mine de Cominak, désormais fermée, a produit plus de 75 000 tonnes d’uranium pendant 47 ans d’exploitation. Les travaux de réhabilitation et de surveillance environnementale du site se poursuivront pendant au moins 20 ans.

Perspectives d’avenir

L’annonce du Niger de commercialiser son uranium sur le marché international marque un point de non-retour dans les relations franco-nigériennes et redessine la carte géopolitique des ressources stratégiques en Afrique. Cette décision illustre la volonté croissante des États africains de reprendre le contrôle de leurs richesses naturelles et de diversifier leurs partenariats internationaux.

Pour le Niger, le défi sera de transformer cette affirmation de souveraineté en développement économique durable, tout en naviguant dans un environnement sécuritaire complexe marqué par l’insurrection jihadiste qui frappe la région sahélienne. Les nouveaux partenaires, qu’ils soient russes, iraniens ou turcs, devront démontrer leur capacité à soutenir le développement du pays au-delà de l’extraction minière.

Cette évolution s’inscrit dans un mouvement panafricain plus large visant à renégocier les termes de l’exploitation des ressources naturelles du continent. Du cuivre en Zambie au lithium au Zimbabwe, en passant par l’or au Mali, les gouvernements africains réexaminent les contrats miniers hérités de l’ère coloniale et post-coloniale, cherchant à maximiser les bénéfices pour leurs populations.

La question de l’uranium nigérien dépasse ainsi le cadre d’un simple différend commercial pour devenir un symbole de la redéfinition des rapports de force économiques entre l’Afrique et ses partenaires historiques. L’issue de ce bras de fer sera scrutée de près par l’ensemble du continent et pourrait inspirer d’autres nations riches en ressources à suivre une voie similaire.

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El Djezairi Bilal est journaliste et analyste politique, passionné par les luttes d'émancipation et l'histoire contemporaine du continent africain. Héritier d'une tradition éditoriale fondée dans le souffle de l'indépendance algérienne, il a ressuscité Révolution Africaine — titre historique né au lendemain de 1962 et disparu depuis — pour en faire un média numérique d'actualité panafricaine. À travers ce projet de mémoire et de continuité, il ambitionne d'offrir une information rigoureuse et engagée sur les mutations politiques, sociales et géopolitiques qui traversent l'Afrique d'aujourd'hui. Fidèle à l'esprit combatif du titre originel, il défend une presse africaine indépendante, ancrée dans les réalités du continent et accessible à tous.