Guinée-Bissau : Coup d’État militaire trois jours après les élections, le président Embaló exfiltré vers le Sénégal

La Guinée-Bissau plonge à nouveau dans l’instabilité politique après le cinquième coup d’État militaire de son histoire. Le président Umaro Sissoco Embaló a été renversé mercredi 26 novembre par l’armée, trois jours seulement après les élections présidentielle et législatives du 23 novembre. Le chef d’État déchu a été exfiltré jeudi vers le Sénégal, tandis qu’un général prend les rênes d’une transition d’un an.

Un putsch éclair dans une capitale sous tension

Vers midi mercredi, des coups de feu ont retenti aux abords du palais présidentiel à Bissau, peu avant l’annonce prévue des résultats électoraux. Le brigadier général Denis N’Canha, chef du bureau militaire de la présidence, a annoncé depuis le siège de l’état-major que les militaires prenaient le contrôle complet du pays et suspendaient le processus électoral.

Le président Umaro Sissoco Embaló a contacté des médias internationaux pour confirmer qu’il était arrêté dans son bureau présidentiel par des hommes en uniforme. Avec lui, le chef d’état-major général, son adjoint et le ministre de l’Intérieur ont également été appréhendés.

Un scrutin disputé aux résultats contestés

L’élection présidentielle du 23 novembre voyait le président sortant affirmer avoir remporté 65% des suffrages selon son propre décompte, tandis que son principal rival, Fernando Dias da Costa, revendiquait également la victoire. Les résultats officiels devaient être annoncés jeudi 27 novembre, créant un climat de forte tension dans la capitale.

L’opposition accuse désormais le président sortant d’avoir orchestré un faux coup d’État pour empêcher la publication de résultats qui lui auraient été défavorables. Des sources non vérifiées évoquaient une victoire de Fernando Dias avant le déclenchement du putsch.

Particularité de ce scrutin : le Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC), formation historique ayant mené le pays à l’indépendance, avait été écarté pour dépôt tardif de dossier, privant les élections d’un acteur majeur de la vie politique bissau-guinéenne.

Le général Horta N’Tam prend les commandes de la transition

Jeudi 27 novembre, le général Horta N’Tam, ancien chef d’état-major de l’armée de terre, a prêté serment comme président de la transition et chef du Haut commandement militaire lors d’une cérémonie au siège de l’état-major sous haute sécurité. La junte fixe la durée de la transition à un an.

Proche du président déchu ces dernières années, le général N’Tam a déclaré que le pays traverse une période très difficile nécessitant la participation de tous. Les militaires justifient leur intervention par la nécessité de contrer un prétendu complot impliquant des barons de la drogue.

Les nouvelles autorités ont levé le couvre-feu et rouvert les frontières jeudi, tout en interdisant toute manifestation. Un nouveau Premier ministre, Ilidio Vieira Té, considéré comme proche d’Embaló, a été nommé vendredi 28 novembre.

Embaló exfiltré au Sénégal, condamnation internationale

Le président destitué Umaro Sissoco Embaló est arrivé sain et sauf au Sénégal jeudi à bord d’un avion affrété par Dakar, après une réunion virtuelle de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao).

La Cedeao a fermement condamné ce coup d’État, le qualifiant de grave violation de l’ordre constitutionnel et de menace directe pour la stabilité du pays et de la région. L’organisation régionale a annoncé la suspension de la Guinée-Bissau de tous ses organes décisionnels et le lancement d’une mission de médiation.

L’Union africaine et l’ONU ont également exigé le rétablissement immédiat de l’ordre constitutionnel et le respect du processus électoral.

Un pays enlisé dans l’instabilité chronique

La Guinée-Bissau connaît son cinquième coup d’État depuis l’indépendance du Portugal en 1974, après une longue guerre de libération. Le pays a également subi près d’une vingtaine de tentatives de putsch.

Depuis l’instauration du multipartisme en 1994, seuls deux chefs d’État élus ont terminé leur mandat : Umaro Sissoco Embaló et son prédécesseur José Mário Vaz. L’armée, qui a mené la guerre d’indépendance, conserve une légitimité historique particulière et intervient régulièrement dans la vie politique pour « restaurer l’ordre ».

Le narcotrafic au cœur de l’instabilité

Le pays de 2,2 millions d’habitants est l’un des plus pauvres au monde, avec environ 40% de la population vivant sous le seuil de pauvreté. Il est devenu une zone de transit majeure pour la cocaïne entre l’Amérique latine et l’Europe.

En mars 2024, le fils d’un ancien président, Malam Bacai Sanhá Jr., a été condamné aux États-Unis pour trafic international d’héroïne. Selon le FBI, il trafiquait de la drogue pour financer un coup d’État. Les réseaux criminels sont profondément infiltrés dans la sphère politique et militaire.

Un coup d’État dans un contexte régional troublé

L’Afrique de l’Ouest a connu une série de coups d’État depuis 2020, notamment au Mali, au Burkina Faso, au Niger et en Guinée-Conakry. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger sont actuellement dirigés par des juntes militaires.

Cette multiplication des putschs fragilise les mécanismes de sanctions de la Cedeao et de l’Union africaine, créant un effet de contagion où d’autres militaires pourraient être tentés de suivre l’exemple.

Zones d’ombre et interrogations

Des questions subsistent sur la nature réelle de ce coup d’État. L’opposition dénonce un simulacre orchestré par Embaló lui-même pour éviter une défaite électorale. Le fait que des proches du président déchu, dont le général Horta N’Tam et le nouveau Premier ministre, occupent désormais les postes clés alimente ces suspicions.

La durée d’un an annoncée pour la transition suscite également le scepticisme. Les précédents dans la région montrent que les juntes militaires prolongent souvent indéfiniment leur maintien au pouvoir.

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El Djezairi Bilal est journaliste et analyste politique, passionné par les luttes d'émancipation et l'histoire contemporaine du continent africain. Héritier d'une tradition éditoriale fondée dans le souffle de l'indépendance algérienne, il a ressuscité Révolution Africaine — titre historique né au lendemain de 1962 et disparu depuis — pour en faire un média numérique d'actualité panafricaine. À travers ce projet de mémoire et de continuité, il ambitionne d'offrir une information rigoureuse et engagée sur les mutations politiques, sociales et géopolitiques qui traversent l'Afrique d'aujourd'hui. Fidèle à l'esprit combatif du titre originel, il défend une presse africaine indépendante, ancrée dans les réalités du continent et accessible à tous.