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Guinée-Bissau : scrutin présidentiel sous haute tension, Embaló favori après l’exclusion de l’opposition

Plus de 960 000 électeurs bissau-guinéens se sont rendus aux urnes dimanche 23 novembre pour un double scrutin présidentiel et législatif organisé dans un climat de forte controverse. Le président sortant Umaro Sissoco Embaló, donné largement favori, affronte onze candidats après l’éviction historique du PAIGC, principal parti d’opposition, de la course électorale.

Un scrutin dans le calme mais controversé dès l’origine

Le secrétaire exécutif adjoint de la Commission électorale nationale (CNE), Idriça Djaló, a assuré dimanche soir que le double scrutin présidentiel et législatif s’était déroulé dans le calme et sans incidents majeurs malgré quelques contraintes logistiques rapidement résolues. Selon les premières estimations, le taux de participation aurait dépassé 65%, chiffre qui témoigne d’une mobilisation correcte des électeurs dans ce petit pays lusophone d’Afrique de l’Ouest chroniquement instable depuis son indépendance. M. Djaló a salué « l’esprit de cordialité » affiché par les candidats et la forte implication des femmes et des jeunes, présentée comme un signe d’appropriation croissante des droits politiques. La CNE a dû convoquer en urgence un plénum pour examiner des incidents survenus au Portugal et en France auprès de la diaspora, autorisant notamment l’usage du fichier électronique de 2023 afin de permettre aux électeurs concernés de voter. Les résultats provisoires devraient être publiés au plus tard le 27 novembre, bien que la loi prévoie un délai légal de sept à dix jours pour la consolidation définitive des données.

L’absence inédite du PAIGC jette une ombre sur la légitimité du scrutin

Le fait marquant de cette élection reste l’absence historique du Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC), formation qui a mené le pays à l’indépendance en 1973 et qui avait remporté les dernières élections législatives de 2023 avec la majorité absolue. Son leader Domingos Simões Pereira, candidat malheureux face à Embaló en 2019 et principal rival du président sortant, a été écarté de la course par la Cour suprême pour des raisons de dépôt tardif de dossiers, décision que l’opposition dénonce comme relevant de la « mauvaise foi » et de la manipulation judiciaire. Pour la première fois dans l’histoire du pays, le parti le plus ancien et le plus influent de Guinée-Bissau se trouve exclu de la course à la présidence, situation qui soulève de sérieuses questions sur la crédibilité démocratique du scrutin. Le PAIGC a finalement appelé ses militants à soutenir Fernando Dias da Costa du Parti pour la rénovation sociale (PRS), candidat également appuyé par l’Alliance patriotique inclusive (API), dans une tentative de rassembler les voix de l’opposition face au président sortant.

Embaló, favori annoncé d’un scrutin joué d’avance

Âgé de 53 ans, le président sortant Umaro Sissoco Embaló est largement donné favori pour l’emporter dès le premier tour par la plupart des observateurs, notamment après l’élimination de son principal adversaire. Ancien général de brigade de l’armée et candidat du Movimento para Alternância Democrática G15 (Madem G15), parti dissident du PAIGC, Embaló avait remporté de justesse l’élection de 2019 avec 53,5% des voix au second tour dans des conditions très contestées qui avaient nécessité l’intervention de la CEDEAO pour valider sa victoire. Son prédécesseur José Mário Vaz (2014-2020) figure parmi les douze candidats en lice, se présentant cette fois en indépendant après avoir quitté le PAIGC. L’enjeu majeur de ce scrutin dépasse la simple alternance démocratique : il s’agit de la stabilité politique d’un pays qui a connu quatre coups d’État et plus d’une douzaine de tentatives depuis son indépendance, ainsi que de la lutte contre la pauvreté endémique qui touche deux tiers de la population et contre l’omniprésence du narcotrafic international, la Guinée-Bissau étant devenue un point de transit stratégique de la cocaïne entre l’Amérique latine et l’Europe.

Un contexte électoral marqué par les manipulations institutionnelles

Cette élection survient après une série de manœuvres controversées du président Embaló qui ont fragilisé la crédibilité du processus démocratique. Après avoir initialement déclaré qu’il ne se représenterait pas, il avait fait volte-face en mars 2025. Les élections législatives prévues pour novembre 2024 avaient été reportées sine die, officiellement pour des raisons de financement et de logistique, mais selon l’opposition pour permettre au président de prolonger son mandat dont la date de fin fait l’objet d’une controverse constitutionnelle. Embaló soutient que son mandat se termine en septembre 2026, tandis que l’opposition affirme qu’il s’est achevé le 27 février 2025, cinq ans après sa prestation de serment. La dissolution du Parlement en décembre 2023 alors qu’il était dominé par l’opposition PAIGC a été qualifiée de « coup d’État institutionnel » par cette dernière. Une tentative de coup d’État avait d’ailleurs été déjouée à la veille de l’ouverture de la campagne, ajoutant à la tension ambiante. Une équipe de médiation de la CEDEAO chargée d’aider les parties à convenir d’un calendrier électoral s’était même brusquement retirée suite à des menaces d’expulsion par le gouvernement.

Un scrutin législatif parallèle pour recomposer le Parlement

Parallèlement à la présidentielle, les Bissau-Guinéens élisaient dimanche les 102 députés de l’Assemblée nationale populaire, dissoute en décembre 2023. Quatorze partis concourent pour ces sièges parlementaires, incluant la plateforme Nô Kumpu Guiné qui soutient le président sortant. L’enjeu pour Embaló est de retrouver une majorité parlementaire qui faciliterait l’exercice de son pouvoir, le système semi-présidentiel du pays créant structurellement des tensions entre le président et le Premier ministre issu de la majorité parlementaire. Cette architecture institutionnelle, adoptée en 1993 pour éviter la concentration du pouvoir après le règne autoritaire de João Bernardo Vieira, est devenue source d’instabilité chronique avec des visions concurrentes du rôle de l’exécutif. Les observateurs notent que malgré sa longue tradition d’instabilité, la Guinée-Bissau a également connu des élections relativement compétitives grâce notamment au professionnalisme de sa Commission électorale nationale et à la vigilance de sa société civile active.

Un pays à la traîne du développement continental

Avec 2 millions d’habitants et un PIB estimé à 2 milliards de dollars en 2023, la Guinée-Bissau présente des indicateurs socio-économiques parmi les plus faibles au monde, classée 179e sur 193 selon l’Indice de développement humain du PNUD, ce qui la place dans la catégorie des pays les moins avancés. L’amélioration des services de santé et d’éducation constitue un élément clé des attentes populaires, dans un pays où le taux de mortalité infantile atteint 50 décès pour 1000 naissances. L’instabilité politique persistante a eu un impact dévastateur sur la qualité de vie, le pays étant à la traîne du continent en termes de revenu par habitant et de niveau d’éducation. La communauté internationale, notamment la CEDEAO, la Communauté des pays de langue portugaise, l’Union européenne et le Portugal, s’est engagée à aider la Guinée-Bissau à se stabiliser, mais les résultats demeurent décevants face aux manipulations répétées du processus démocratique par les dirigeants en place.

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El Djezairi Bilal est journaliste et analyste politique, passionné par les luttes d'émancipation et l'histoire contemporaine du continent africain. Héritier d'une tradition éditoriale fondée dans le souffle de l'indépendance algérienne, il a ressuscité Révolution Africaine — titre historique né au lendemain de 1962 et disparu depuis — pour en faire un média numérique d'actualité panafricaine. À travers ce projet de mémoire et de continuité, il ambitionne d'offrir une information rigoureuse et engagée sur les mutations politiques, sociales et géopolitiques qui traversent l'Afrique d'aujourd'hui. Fidèle à l'esprit combatif du titre originel, il défend une presse africaine indépendante, ancrée dans les réalités du continent et accessible à tous.