Somalie – Somaliland : tensions autour de l’offre stratégique faite aux États-Unis

Alors que la Corne de l’Afrique reste l’une des régions les plus instables du continent, une nouvelle ligne de fracture diplomatique s’est dessinée entre Mogadiscio et Hargeisa. Le gouvernement du Somaliland a fermement rejeté la décision unilatérale de la Somalie de proposer aux États-Unis un accès exclusif à plusieurs bases aériennes et ports stratégiques, dont certains sont situés sur le territoire du Somaliland, comme le port de Berbera.

Cette initiative de Mogadiscio risque non seulement de relancer les tensions avec le Somaliland — qui a proclamé son indépendance en 1991 — mais aussi de rebattre les cartes géopolitiques dans toute la région.

Une proposition controversée de Mogadiscio

Selon une lettre datée du 16 mars 2025, adressée par le président somalien Hassan Sheikh Mohamud à son homologue américain Donald Trump, la Somalie propose aux États-Unis un droit d’accès exclusif à plusieurs installations stratégiques : les bases aériennes de Balidogle et Berbera, ainsi que les ports de Berbera (dans le Somaliland) et de Bosaso (au Puntland).
L’objectif affiché : renforcer la lutte contre les militants islamistes, en particulier contre les milices d’Al-Shabaab, encore actives dans le sud du pays.

Mais derrière la rhétorique sécuritaire, l’enjeu est aussi diplomatique et symbolique. En tentant d’inclure Berbera — qui échappe de facto au contrôle de Mogadiscio — dans l’accord, la Somalie cherche à réaffirmer sa souveraineté sur un territoire qu’elle ne gouverne plus.

Le Somaliland réplique : « Nous ne sommes pas consultés, nous ne sommes pas concernés »

La réaction de Hargeisa ne s’est pas fait attendre. Le ministre des Affaires étrangères du Somaliland, Abdirahman Dahir Aden, a dénoncé l’offre somalienne comme « illégitime et provocatrice », soulignant que les États-Unis sont parfaitement conscients que le Somaliland est un État stable, démocratique et pacifique, avec lequel ils entretiennent déjà des relations bilatérales directes.

« Nous sommes prêts à coopérer avec toute puissance internationale dans le respect de notre souveraineté. Mais nous ne tolérerons pas que notre territoire soit utilisé comme monnaie d’échange par un gouvernement qui ne nous représente pas », a-t-il affirmé.

Pourquoi la Somalie fait-elle cela ? Une stratégie à plusieurs niveaux

Pour Mogadiscio, cette manœuvre répond à quatre objectifs majeurs :

  1. Renforcer la lutte contre le terrorisme, en s’appuyant sur la puissance militaire américaine, notamment via les frappes de drones et le renseignement.
  2. Asseoir sa légitimité internationale en se présentant comme un partenaire stratégique des États-Unis dans une région en recomposition.
  3. Court-circuiter les velléités d’indépendance du Somaliland, en le privant d’accords directs avec des puissances extérieures.
  4. Contenir l’influence croissante de l’Éthiopie, qui, en octobre 2024, a signé un accord avec le Somaliland pour accéder à la mer Rouge via Berbera, en échange d’une potentielle reconnaissance diplomatique de son indépendance.

Un contexte régional explosif

L’accord éthiopien avec le Somaliland a déjà provoqué la colère de Mogadiscio, qui y voit une atteinte directe à son intégrité territoriale. La nouvelle offre faite à Washington, sans coordination régionale ni concertation avec Hargeisa, pourrait exacerber les tensions entre la Somalie, le Somaliland et l’Éthiopie, mais aussi attirer l’attention d’autres puissances régionales, notamment l’Égypte, soucieuse de contenir l’expansionnisme éthiopien dans la mer Rouge.

Le risque d’escalade et de fragmentation

L’inclusion du port de Berbera dans les négociations sans l’accord du Somaliland ouvre la voie à une crise diplomatique plus large. Si les États-Unis acceptaient l’offre telle quelle, ils risqueraient de légitimer un contournement du Somaliland, ce qui serait perçu à Hargeisa comme une trahison.

À l’inverse, si Washington décide de négocier directement avec Hargeisa, comme l’a déjà fait Abou Dhabi pour la gestion logistique du port de Berbera, la position de la Somalie sur la scène internationale pourrait s’en trouver affaiblie.

Vers quel avenir ? Dialogue ou isolement

Dans ce jeu diplomatique tendu, les États-Unis se retrouvent dans une position délicate, entre leur intérêt sécuritaire immédiat et leur prudence traditionnelle en matière de reconnaissance des territoires non souverains.

Pour éviter une escalade, de nombreux observateurs appellent à un dialogue régional élargi : avec la Somalie, le Somaliland, l’Éthiopie, mais aussi les États-Unis, l’Union africaine et les partenaires du Golfe, afin d’éviter que la Corne de l’Afrique ne se transforme à nouveau en champ de bataille diplomatique.