Mahamat-Saleh Haroun et l’Ennedi : quand le cinéma tchadien illumine la résistance des invisibles

Au coeur du plateau de l’Ennedi, dans le nord-est du Tchad, un cinéaste africain transforme la pierre et le vent en langage universel. Avec Soumsoum, la nuit des astres, Mahamat-Saleh Haroun signe une oeuvre qui transcende les frontières du continent pour offrir au monde une fable d’émancipation puissante, ancrée dans une Afrique profonde que les caméras occidentales n’ont jamais su regarder en face.

Un territoire comme personnage à part entière

Il y a des paysages qui ne se racontent pas : ils se vivent. Le plateau de l’Ennedi, avec ses formations rocheuses millénaires, ses canyons creusés par le temps et ses horizons infinis, constitue le décor saisissant du nouveau long métrage du cinéaste tchadien. Haroun, déjà auréolé d’une réputation internationale forgée avec des oeuvres comme Abouna ou Un homme qui crie, choisit une fois de plus de puiser dans la géographie intime de son pays pour construire une narration d’une rare intensité. L’Ennedi n’est pas un simple fond de scène : il est acteur, témoin, mémoire. Ce massif gréseux inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO porte en lui des millénaires d’histoire africaine, des peintures rupestres aux routes caravanières, en passant par les civilisations pastorales qui ont façonné cette région longtemps ignorée des grands récits.

Soumsoum, figure d’une Afrique qui se relève

Au centre du film se tient Soumsoum, une jeune fille rejetée, méprisée par sa propre communauté. Dans cette trajectoire individuelle, Haroun dessine en creux le portrait d’une Afrique qui refuse de se laisser définir par le regard de ceux qui la nient. Le cinéaste, dont le travail est régulièrement salué dans les grandes compétitions internationales, aborde ici des thématiques universelles — l’exclusion, la dignité, la quête d’identité — sans jamais trahir la spécificité culturelle et humaine de son sujet. La protagoniste n’est pas une victime pittoresque destinée à émouvoir un public étranger : elle est le symbole d’une résistance tranquille, celle des millions de femmes africaines qui portent leurs sociétés sans en recevoir la reconnaissance.

Le titre lui-même, Soumsoum, la nuit des astres, convoque une poétique de l’espace et de la lumière qui fait écho aux traditions orales du Sahel. La nuit, dans de nombreuses cultures africaines, n’est pas l’absence de lumière : elle est le moment où les étoiles parlent, où les ancêtres conseillent, où le monde invisible se rend accessible. Haroun s’inscrit dans cette cosmogonie africaine avec une maîtrise narrative qui confirme sa place parmi les plus grands cinéastes du continent.

Le cinéma africain, vecteur de souveraineté culturelle

La sortie de ce film intervient dans un contexte où la question de la souveraineté culturelle africaine n’a jamais été aussi centrale. Depuis des décennies, les industries cinématographiques occidentales ont imposé leurs récits sur l’Afrique, formatant les imaginaires, réduisant un continent aux stéréotypes de la misère ou de l’exotisme. Le travail de Haroun, comme celui d’autres cinéastes africains de sa génération, participe d’une reconquête symbolique fondamentale. Raconter l’Afrique depuis l’Afrique, avec des acteurs africains, dans des langues africaines, sur des terres africaines : c’est un acte politique autant qu’artistique.

Le journal Le Monde Afrique, qui a consacré un article à ce film, souligne la beauté à couper le souffle du plateau de l’Ennedi et la trajectoire libératrice du personnage principal. Mais au-delà de l’esthétique, c’est bien la question du regard qui est au coeur du projet d’Haroun. Qui regarde ? Depuis où ? Avec quelles intentions ? Ces interrogations traversent l’ensemble de son oeuvre et résonnent avec force dans les débats actuels sur la décolonisation des industries culturelles mondiales.

Une voix tchadienne dans le concert panafricain

Le Tchad, souvent réduit dans les médias internationaux à ses crises politiques ou à ses enjeux sécuritaires au Sahel, révèle ici une autre dimension : celle d’une nation dotée d’une culture vivante, d’artistes exigeants et d’une mémoire historique riche. Haroun, en choisissant l’Ennedi, rappelle que le Tchad est aussi ce carrefour civilisationnel entre Afrique subsaharienne, monde arabe et Sahara, une terre de rencontres que les frontières héritées de la colonisation ont artificiellement cloisonnée.

Dans un contexte de recomposition des alliances au sein du Sud Global, où les peuples africains revendiquent avec une force croissante le droit de définir leurs propres récits, leurs propres valeurs et leurs propres horizons, le cinéma de Mahamat-Saleh Haroun s’impose comme une contribution essentielle : la preuve vivante que l’Afrique n’a besoin d’aucune validation extérieure pour raconter sa propre humanité, et que la liberté, comme les étoiles de l’Ennedi, brille d’autant plus fort quand on se donne la peine de la chercher dans l’obscurité.

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El Djezairi Bilal est journaliste et analyste politique, passionné par les luttes d'émancipation et l'histoire contemporaine du continent africain. Héritier d'une tradition éditoriale fondée dans le souffle de l'indépendance algérienne, il a ressuscité Révolution Africaine — titre historique né au lendemain de 1962 et disparu depuis — pour en faire un média numérique d'actualité panafricaine. À travers ce projet de mémoire et de continuité, il ambitionne d'offrir une information rigoureuse et engagée sur les mutations politiques, sociales et géopolitiques qui traversent l'Afrique d'aujourd'hui. Fidèle à l'esprit combatif du titre originel, il défend une presse africaine indépendante, ancrée dans les réalités du continent et accessible à tous.