La nature offre parfois ce que les politiques peinent à garantir. Au Maroc, les pluies abondantes de l’hiver 2024-2025 ont transformé les perspectives agricoles du royaume, avec une production céréalière qui pourrait plus que doubler pour la campagne 2025-2026. Une bonne nouvelle en apparence, mais qui soulève des questions plus profondes sur la souveraineté alimentaire du continent africain et la vulnérabilité des économies qui n’ont pas encore rompu avec les logiques héritées de la colonisation.
Une production qui s’envole grâce aux pluies hivernales
C’est une annonce que le ministre marocain de l’Agriculture a faite avec une satisfaction compréhensible : la campagne agricole 2025-2026 devrait voir la production céréalière nationale atteindre près de 90 millions de quintaux, selon des informations relayées par Jeune Afrique. Un chiffre qui représente plus du double de la récolte de la saison précédente, sévèrement pénalisée par une sécheresse persistante qui avait mis à nu la fragilité du modèle agricole marocain.
Les importantes précipitations enregistrées au cours de l’hiver ont permis de reconstituer les réserves hydriques et de revitaliser les terres agricoles du pays, notamment dans les plaines du Gharb, du Souss et du Haouz, principales zones de production. Le blé tendre, le blé dur et l’orge, piliers de la céréaliculture marocaine, devraient tous afficher des rendements en forte hausse par rapport aux années de disette climatique qui ont marqué la décennie écoulée.
La souveraineté alimentaire, enjeu central pour l’Afrique
Si cette embellie agricole mérite d’être saluée, elle ne doit pas occulter une réalité structurelle que les analystes du continent africain observent avec préoccupation : la dépendance de nombreux États africains aux importations céréalières et aux aléas climatiques révèle l’inachèvement de leur souveraineté alimentaire. Le Maroc, comme nombre de ses voisins, importe encore massivement des céréales lorsque les saisons sont défavorables, exposant sa population aux fluctuations des marchés mondiaux dominés par des puissances étrangères.
La crise alimentaire mondiale déclenchée par le conflit en Ukraine en 2022 a mis en lumière, de manière brutale, à quel point les nations africaines restent vulnérables aux chocs extérieurs. Des pays comme le Maroc, l’Égypte ou le Sénégal, fortement tributaires des importations de blé ukrainien et russe, ont vu leurs factures alimentaires exploser, rappelant l’urgence de bâtir des systèmes agricoles résilients et souverains.
Le défi de l’eau dans un continent sous pression climatique
La corrélation directe entre les pluies hivernales et le doublement de la production céréalière marocaine illustre un paradoxe douloureux : l’agriculture africaine demeure, dans une large mesure, tributaire de la pluviométrie naturelle, faute d’investissements suffisants dans l’irrigation, le stockage de l’eau et les infrastructures agricoles modernes. Dans un contexte de dérèglement climatique accéléré, cette dépendance constitue une menace existentielle pour la sécurité alimentaire du continent.
Des initiatives continentales comme le Programme détaillé de développement de l’agriculture africaine (PDDAA) de l’Union africaine, ou encore les appels répétés de penseurs panafricains à réinvestir massivement dans les agricultures nationales, tracent pourtant une voie alternative. Une voie qui suppose de desserrer l’étau des conditionnalités imposées par les institutions financières internationales, lesquelles ont historiquement orienté les économies africaines vers des cultures d’exportation au détriment des productions vivrières.
Une opportunité à ne pas laisser filer
La bonne récolte annoncée pour le Maroc offre une fenêtre d’opportunité rare. Au-delà de l’effet d’aubaine climatique, elle pourrait servir de levier pour renforcer les capacités de stockage, moderniser les chaînes de distribution et investir dans la recherche agronomique locale. Elle pourrait également alimenter une réflexion plus large sur les coopérations Sud-Sud en matière agricole, notamment entre pays africains partageant des défis similaires de sécheresse et de pression démographique.
Car c’est bien là l’enjeu de fond : transformer les bonnes années en investissements durables, plutôt que de laisser l’abondance conjoncturelle masquer des vulnérabilités structurelles que le prochain épisode de sécheresse viendra inexorablement révéler. La souveraineté alimentaire de l’Afrique ne se construira ni dans les salles climatisées des institutions de Bretton Woods, ni dans la dépendance aux caprices du ciel — elle se bâtira dans la volonté politique de peuples décidés à reprendre le contrôle de leurs terres, de leurs semences et de leur destin.











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