Pendant que les grandes institutions financières internationales continuent de tourner le dos aux populations les plus vulnérables du continent, une nouvelle génération d’entrepreneurs africains prend le problème à bras-le-corps. Djamo Finances, bras financier de la fintech ivoirienne Djamo, incarne cette ambition souverainiste : construire, depuis Abidjan, une infrastructure financière populaire, taillée pour les millions de citoyens ouest-africains encore exclus du système bancaire classique.
Un continent sous-bancarisé, un marché à réinventer
Les chiffres sont éloquents et accablants à la fois. Dans l’espace UEMOA — qui regroupe huit pays d’Afrique de l’Ouest partageant le franc CFA — le taux de bancarisation stricte peine à dépasser 20 % de la population adulte. Des dizaines de millions de travailleurs, de commerçants, d’artisans et de femmes entrepreneures évoluent ainsi dans une économie informelle non pas par choix, mais par exclusion structurelle. C’est précisément ce vide que Djamo Finances entend combler. Dans un entretien accordé à Jeune Afrique, Elfried Didehia, directeur de cette entité dédiée à la microfinance, détaille une stratégie ambitieuse fondée sur deux piliers : la microfinance accessible et la valorisation de la donnée utilisateur.
« Nous voulons offrir nos services à tous les citoyens de l’UEMOA », affirme Didehia sans ambages. Une déclaration qui sonne comme un programme politique autant que commercial. Car derrière la promesse technologique se cache une vision plus profonde : celle d’une souveraineté financière construite de l’intérieur, par des acteurs africains, pour des usagers africains.
La data au service de l’inclusion, une révolution silencieuse
L’innovation centrale de Djamo Finances repose sur l’utilisation intelligente des données comportementales de ses utilisateurs. Là où une banque traditionnelle exige bulletins de salaire, garanties immobilières et historiques de crédit souvent inexistants pour les populations informelles, Djamo Finances s’appuie sur les données de consommation numérique pour évaluer le profil de risque de ses clients potentiels. Cette approche, déjà expérimentée avec succès dans d’autres économies émergentes — notamment en Asie du Sud-Est et en Amérique latine — trouve en Afrique de l’Ouest un terrain particulièrement fertile, porté par l’explosion du mobile money et de la téléphonie.
Cette démarche s’inscrit dans un mouvement plus large de réappropriation technologique africaine. À l’heure où les géants occidentaux et asiatiques du numérique s’arrachent les données des utilisateurs africains sans redistribution de valeur, des acteurs comme Djamo choisissent de retourner cette ressource au profit direct des populations. C’est, en soi, un acte de décolonisation économique.
L’UEMOA comme laboratoire d’un modèle panafricain
La zone UEMOA présente un avantage stratégique considérable : une monnaie commune, un cadre réglementaire partiellement harmonisé et un marché de près de 130 millions d’habitants. Pour Djamo Finances, cet espace constitue non pas une limite, mais un tremplin. L’ambition affichée est claire : asseoir une présence solide dans chacun des huit États membres avant d’envisager, à terme, une expansion vers d’autres blocs régionaux africains.
Ce modèle de croissance par cercles concentriques — du local au régional, puis au continental — est précisément celui que les théoriciens du panafricanisme économique appellent de leurs voeux depuis des décennies. Il s’agit de construire des champions africains capables de répondre aux besoins africains, sans dépendre des agendas imposés de l’extérieur. En ce sens, Djamo Finances n’est pas seulement une entreprise : elle est le symptôme d’un changement de paradigme en cours.
Les défis d’une croissance responsable
Le chemin reste semé d’embûches. La régulation du secteur fintech en Afrique de l’Ouest demeure inégale d’un pays à l’autre, et les résistances des acteurs financiers traditionnels — banques commerciales adossées à des groupes étrangers, notamment français — sont réelles. La question de la protection des données personnelles des utilisateurs, dans un contexte réglementaire encore en construction, constitue également un enjeu éthique et politique de premier ordre.
Par ailleurs, l’accès au financement pour les fintechs africaines reste disproportionnellement dépendant des fonds de capital-risque occidentaux, ce qui crée des tensions potentielles entre la vision souverainiste affichée et les réalités du financement. Construire une fintech panafricaine réellement indépendante implique aussi de penser des mécanismes de financement endogènes — fonds souverains, investisseurs institutionnels africains, épargne populaire mobilisée — qui font encore défaut à l’échelle du continent.
L’histoire de Djamo Finances, telle que rapportée par Jeune Afrique, illustre pourtant que les solutions aux problèmes africains émergent de plus en plus depuis le continent lui-même. Ce mouvement de fond — technologique, économique, mais aussi profondément politique — pose la question fondamentale de savoir si l’Afrique de l’Ouest saura, cette fois, transformer ses innovations locales en infrastructures continentales durables, capables de rivaliser sur la scène mondiale sans sacrifier l’intérêt des peuples sur l’autel de la rentabilité à court terme.











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