Entre Bruxelles et Douala, entre les cordes de la kora et les mots qui libèrent, Lubiana trace un sillon artistique singulier au carrefour de deux continents. Compositrice, interprète et joueuse de kora, cette artiste belgo-camerounaise fait de la musique bien plus qu’une vocation : un chemin vers soi, une archéologie vivante de l’identité africaine et européenne.
C’est à travers le podcast Echoes of Africa, relayé par Africanews FR, que Lubiana se confie sur sa démarche artistique et humaine. Dans cet entretien sonore, elle décrit la musique comme une force libératrice, un outil de navigation intérieure qui lui permet d’explorer les différentes strates de son identité. Une identité plurielle, façonnée par deux cultures parfois en tension, souvent en dialogue, toujours en mouvement.
La kora, instrument d’un récit personnel et collectif
La kora, instrument emblématique de l’Afrique de l’Ouest aux vingt et une cordes, est au coeur de l’univers musical de Lubiana. Traditionnellement associée aux griots mandingues, gardiens de la mémoire orale des peuples d’Afrique subsaharienne, la kora transcende ici son rôle ancestral pour devenir le vecteur d’une expression contemporaine et personnelle. En s’appropriant cet instrument, Lubiana s’inscrit dans une longue tradition de passeurs culturels qui ont su faire vivre les héritages tout en les réinventant.
Cette démarche n’est pas sans rappeler le mouvement plus large qui traverse les scènes musicales africaines et diasporiques depuis plusieurs décennies. De Toumani Diabaté au Mali à Sona Jobarteh en Gambie, en passant par des artistes de la diaspora installés en Europe, la kora connaît une renaissance mondiale. Lubiana s’inscrit dans cette lignée tout en y apportant une sensibilité résolument personnelle, nourrie de son double ancrage belge et camerounais.
Une identité à plusieurs voix
La question identitaire est au coeur du projet artistique de Lubiana. Grandir entre deux cultures, porter en soi l’héritage du Cameroun tout en étant formée et façonnée par la Belgique, implique un travail permanent de réconciliation et d’affirmation de soi. La musique devient alors un espace de liberté rare, où les contradictions coexistent sans s’annuler, où l’on peut être pleinement africain et pleinement européen sans avoir à choisir.
Ce témoignage résonne avec une réalité vécue par des millions d’Africains de la diaspora, notamment en Europe occidentale. En Belgique, pays qui entretient des liens historiques complexes avec le continent africain, en particulier avec la République Démocratique du Congo, la question de l’identité post-coloniale demeure profondément actuelle. Des artistes comme Lubiana participent, par leur travail, à recomposer les récits, à proposer des représentations de l’Afrique qui échappent aux stéréotypes et aux simplifications.
La musique comme acte politique et culturel
Dans un contexte mondial marqué par des crises identitaires et des replis nationalistes, la démarche de Lubiana prend une dimension qui dépasse le cadre strictement artistique. En affirmant haut et fort la richesse de ses origines camerounaises tout en revendiquant son appartenance à l’espace culturel européen, elle incarne une forme de résistance douce mais déterminée. Son art rappelle que les identités multiples ne sont pas des faiblesses mais des richesses, des ponts plutôt que des fractures.
Le Cameroun, pays d’Afrique centrale aux deux cent cinquante ethnies et aux deux langues officielles, le français et l’anglais, est lui-même un symbole de cette complexité identitaire. Dans un contexte national traversé par des tensions politiques et la crise anglophone persistante dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, la voix d’artistes comme Lubiana porte une signification supplémentaire : celle d’une unité possible dans la diversité, d’un dialogue entre les cultures plutôt que d’un affrontement.
Un rayonnement panafricain en construction
Le parcours de Lubiana illustre également la vitalité d’une nouvelle génération d’artistes africains de la diaspora qui portent haut les couleurs du continent sur les scènes internationales. Loin des projecteurs des grandes maisons de disques, ces créateurs construisent leur notoriété par des voies alternatives, podcasts, réseaux sociaux, festivals indépendants, en restant fidèles à une vision artistique exigeante et personnelle.
Alors que les industries culturelles africaines connaissent une croissance spectaculaire, portées notamment par l’afrobeats nigérian, l’amapiano sud-africain ou encore le rap francophone du Sahel, des artistes comme Lubiana rappellent que la richesse musicale du continent est bien plus vaste et bien plus profonde que les formats imposés par les algorithmes des plateformes de streaming.
La quête musicale et identitaire de Lubiana, telle qu’elle se déploie à travers son art et ses prises de parole, pose en définitive une question fondamentale pour l’avenir des cultures africaines dans un monde globalisé : comment préserver et transmettre un héritage tout en le faisant vivre dans le présent, et quelle place les sociétés européennes sont-elles prêtes à offrir à ces voix qui enrichissent leur propre récit collectif ?











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