Le prix du carburant aérien ne cesse de grimper en Afrique, plongeant les compagnies aériennes dans une tourmente financière sans précédent. Bien au-delà du seul secteur du transport aérien, c’est l’ensemble du tissu économique africain qui se trouve aujourd’hui fragilisé par cette crise énergétique silencieuse mais dévastatrice.
Un secteur aérien sous pression extrême
Abderrahmane Berthe, secrétaire général de l’African Airlines Association (AFRAA), tire la sonnette d’alarme. Dans un entretien accordé à Jeune Afrique, il dresse un tableau préoccupant de la situation que traversent les transporteurs aériens du continent. Selon lui, la flambée du kérosène constitue désormais la principale menace pesant sur la viabilité des compagnies africaines, grandes comme petites. Le kérosène représente en moyenne entre 30 et 40 % des coûts d’exploitation d’une compagnie aérienne, une proportion qui peut atteindre des niveaux encore plus élevés pour les opérateurs africains, souvent privés des économies d’échelle dont bénéficient leurs concurrents internationaux.
La situation est d’autant plus critique que l’Afrique souffre d’une dépendance structurelle aux importations de carburant. Contrairement à d’autres régions du monde dotées de capacités de raffinage suffisantes, la majorité des pays africains importent leur kérosène depuis l’étranger, ce qui les expose doublement : d’abord à la volatilité des marchés pétroliers mondiaux, ensuite aux fluctuations des taux de change qui renchérissent encore davantage la facture en devises locales. Cette double vulnérabilité transforme chaque tension géopolitique internationale en choc direct sur les bilans des compagnies du continent.
La connectivité africaine en péril
Les conséquences de cette crise ne se limitent pas aux seuls équilibres financiers des transporteurs. C’est la connectivité de tout un continent qui est en jeu. Abderrahmane Berthe souligne que face à la hausse des coûts, de nombreuses compagnies sont contraintes de réduire leurs fréquences, de suspendre certaines lignes jugées non rentables, ou encore d’augmenter significativement leurs tarifs. Or, dans un continent où les distances sont immenses et les infrastructures terrestres souvent insuffisantes, l’avion demeure un maillon essentiel de la mobilité des personnes et des marchandises.
La réduction de l’offre de sièges pénalise directement les hommes d’affaires, les travailleurs migrants, les étudiants et les familles qui dépendent du transport aérien pour maintenir leurs liens économiques et sociaux à travers le continent. Elle ralentit également les échanges commerciaux intra-africains, pourtant au coeur des ambitions de la Zone de Libre-Échange Continentale Africaine (ZLECAf), dont l’un des fondements réside précisément dans une meilleure intégration des économies du continent.
Un effet de ricochet sur toute l’économie
Au-delà du transport aérien stricto sensu, le secrétaire général de l’AFRAA insiste sur l’effet de contagion économique que génère cette crise. Le fret aérien, par exemple, est un vecteur crucial pour l’exportation de produits à haute valeur ajoutée et périssables, comme les fleurs, les fruits et légumes frais, ou encore les produits pharmaceutiques. Toute hausse du coût de transport aérien se répercute immédiatement sur les prix à l’exportation, réduisant la compétitivité des producteurs africains sur les marchés internationaux.
Le tourisme, secteur clé pour de nombreuses économies africaines, subit lui aussi les effets de cette crise. Des tarifs aériens en hausse dissuadent les voyageurs internationaux et freinent un secteur dont la reprise post-pandémique était pourtant prometteuse. Hôtellerie, restauration, artisanat local : les répercussions s’enchaînent en cascade, touchant des millions de travailleurs dont les revenus dépendent indirectement du dynamisme du transport aérien.
Quelles solutions pour sortir de l’impasse ?
Face à cette situation, l’AFRAA plaide pour une réponse coordonnée à l’échelle du continent. Parmi les pistes évoquées figurent le développement des capacités locales de raffinage, la mise en place de mécanismes régionaux de couverture contre la volatilité des prix du pétrole, ainsi qu’une révision des politiques fiscales appliquées au kérosène par certains États africains, qui alourdissent encore davantage la facture des compagnies. L’organisation continentale appelle également les gouvernements à traiter le transport aérien comme une infrastructure stratégique méritant un soutien public, au même titre que les routes ou les ports.
Alors que l’Afrique aspire à faire du XXIe siècle le siècle de son développement accéléré, la question de la souveraineté énergétique dans le secteur aérien s’impose comme un défi de première importance, dont les réponses conditionneront en grande partie la capacité du continent à tenir ses promesses d’intégration et de croissance inclusive.











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