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Scandale des pesticides toxiques : l’UE double ses exportations vers l’Afrique malgré ses promesses

Une enquête de septembre 2025 révèle que l’Union européenne continue d’inonder le continent africain de 9 000 tonnes de pesticides bannis sur son propre territoire, en violation de ses engagements

Luanda, 27 novembre 2025 – Alors que vient de s’achever le 7ᵉ sommet Union africaine-Union européenne à Luanda (24-25 novembre), une enquête explosive publiée le 23 septembre 2025 par l’ONG suisse Public Eye et Unearthed (l’unité d’investigation de Greenpeace UK) jette une lumière crue sur les pratiques commerciales de l’UE : en 2024, l’Europe a autorisé l’exportation de 9 000 tonnes de pesticides interdits vers le continent africain, sur un total mondial de 122 000 tonnes.

Un double standard sanitaire inacceptable

L’investigation, basée sur l’analyse de près de 2 000 notifications d’exportation obtenues grâce à des demandes d’accès à l’information auprès de l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA) et de diverses autorités nationales, révèle une augmentation alarmante. En 2024, les entreprises européennes ont notifié leur intention d’exporter des pesticides contenant 75 substances chimiques différentes interdites dans l’UE, soit presque le double par rapport à 2018, première année pour laquelle des données complètes sont disponibles.

Les exportations de ces substances toxiques ont plus que doublé en volume en cinq ans, passant de 81 600 tonnes en 2018 à 122 000 tonnes en 2024, soit une hausse de 50%. La grande majorité de ces exportations sont destinées à des pays à revenu faible ou intermédiaire comme le Vietnam, l’Équateur, le Brésil, le Maroc ou l’Afrique du Sud, où les agences onusiennes estiment que l’utilisation de pesticides hautement dangereux pose les plus grands risques.

Le Maroc et l’Afrique du Sud figurent parmi les premiers destinataires de ces pesticides dangereux, aux côtés du Kenya. Ces trois pays concentrent à eux seuls 60% des importations africaines, avec respectivement 3 264 tonnes pour le Maroc et 2 153 tonnes pour l’Afrique du Sud. Selon les documents obtenus, d’autres pays africains sont également ciblés : Côte d’Ivoire, Soudan, Tunisie, Égypte et Sénégal.

Les cinq principaux pays exportateurs européens sont l’Allemagne, l’Espagne, l’Italie, la Belgique et les Pays-Bas, qui alimentent ce commerce toxique vers l’Afrique.

Des substances interdites en Europe depuis des décennies

Parmi les 44 pesticides hautement dangereux expédiés vers l’Afrique figurent des molécules dont la toxicité est scientifiquement établie. Le cyanamide, interdit dans l’UE depuis près de 20 ans pour ses risques cancérigènes avérés, continue d’être exporté massivement.

Le dichloropropène (1,3-D), banni en Europe depuis 2007, est largement utilisé dans la culture de fruits et légumes. Le chlorothalonil, considéré comme cancérigène présumé pour l’homme et interdit en 2019, est toujours acheminé vers le continent. D’autres substances comme l’époxiconazole et le mancozeb, reconnus pour leur toxicité reproductive et leurs effets néfastes sur les fœtus, poursuivent leur route vers les champs africains.

L’Allemagne, la Belgique et l’Espagne en tête des exportateurs

L’enquête identifie clairement les principaux pays exportateurs. L’Allemagne, la Belgique et l’Espagne figurent parmi les principaux exportateurs de ces pesticides interdits, suivis des Pays-Bas et de la Bulgarie. La France, malgré une loi votée en 2018 (loi Egalim) censée interdire ces exportations à compter du 1er janvier 2022, se classe septième avec plus de 6 600 tonnes exportées, principalement vers les pays du Sud. Des failles juridiques, notamment concernant les produits à diluer ou à mélanger, ont permis la poursuite de cette pratique. Une nouvelle loi Duplomb adoptée en juillet 2025 maintient ces failles béantes dans le dispositif.

Les géants de l’agrochimie comme Syngenta, BASF et Corteva profitent largement de ce commerce. Syngenta, en particulier, fabrique toujours le paraquat, un herbicide extrêmement toxique, dans son usine britannique d’Huddersfield pour l’exporter vers l’Amérique du Sud, l’Asie et l’Afrique.

Les agriculteurs africains en première ligne

Au Kenya, l’impact sanitaire est particulièrement préoccupant. Près de 500 tonnes d’imidaclopride et d’iprodione sont importées chaque année pour les cultures de haricots verts, de coton et de café, alors qu’une étude locale montre que seul un agriculteur sur six dispose des équipements de protection nécessaires.

En Afrique du Sud, le témoignage de Dina Ndleleni, ancienne travailleuse agricole, illustre tragiquement cette réalité. Effondrée en 2022 dans un vignoble où des pesticides étaient pulvérisés, elle n’a plus pu travailler depuis. Son expérience reflète celle de milliers d’agriculteurs africains exposés quotidiennement à ces substances sans protection adéquate.

Une action en justice au Kenya

Face à cette situation, une plainte a été déposée à Nairobi en 2022 pour exiger le retrait des pesticides dangereux du marché kényan. Cette initiative juridique marque un tournant dans la lutte contre ces pratiques commerciales déloyales.

Kara Mackay, coordinatrice des campagnes pour l’organisation sud-africaine Women on Farms Project, dénonce sans détour : « Envoyer des pesticides interdits vers l’Afrique n’est possible que si l’on considère les personnes qui utilisent ces produits comme inférieures et donc indignes de protection sanitaire. »

L’effet boomerang : des résidus dans les assiettes européennes

L’ironie de cette situation réside dans ce que les ONG appellent « l’effet boomerang ». Les consommateurs européens, qui pensent être protégés par des normes sanitaires strictes, se retrouvent exposés à ces mêmes pesticides interdits via les produits importés : bananes du Costa Rica, café africain, sucre brésilien, fruits et légumes du Maroc.

Six ONG françaises, dont CCFD-Terre Solidaire, Foodwatch et Générations Futures, s’indignent dans un communiqué : « Les vies du Sud valent-elles moins que les nôtres ? Il s’agit d’un commerce cynique et amoral. »

Une promesse européenne trahie

Le scandale est d’autant plus grand qu’en 2020, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen avait promis de mettre fin à cette pratique avec une proposition législative. Cinq ans plus tard, non seulement cette promesse n’a pas été tenue, mais les exportations ont augmenté de 50% par rapport à 2018.

Une coalition européenne baptisée « End Toxic Pesticide Trade Coalition », regroupant 18 organisations dont Pesticide Action Network Europe, CCFD-Terre Solidaire et Foodwatch, a lancé fin septembre 2025 la campagne « Return to Sender » pour tenir la Commission européenne responsable de cette inaction. Dans un geste symbolique, la coalition prévoit d’envoyer à Ursula von der Leyen l’un des cinq pesticides interdits les plus exportés.

Interrogée sur ces révélations, la Commission européenne affirme « partager les préoccupations » et s’être engagée à « traiter cette question importante ». Une consultation publique et une étude ont été lancées en 2023, mais aucune mesure concrète n’a été annoncée.

Un porte-parole de la Commission se retranche derrière un argumentaire contesté : « Une interdiction des exportations de l’UE n’amènera pas automatiquement les pays tiers à cesser d’utiliser ces pesticides car ils peuvent en importer d’ailleurs. » Bruxelles mise plutôt sur des « efforts de diplomatie verte » pour convaincre les pays importateurs de renoncer à ces substances.

Un enjeu pour le partenariat UA-UE

Cette enquête tombe au moment même où l’Union européenne et l’Union africaine célèbrent 25 ans de partenariat lors du sommet de Luanda. Le timing interroge sur la cohérence entre les discours de coopération équitable et les pratiques commerciales réelles.

Angeliki Lysimachou, toxicologue au Pesticide Action Network Europe, appelle à une action immédiate : « Il est impératif que la Commission européenne agisse rapidement pour mettre fin à cette situation qui expose des millions d’agriculteurs et de consommateurs africains à des risques sanitaires inacceptables. »

Une mobilisation internationale croissante

En mai 2025, les évêques d’Afrique et d’Europe ont publié une déclaration conjointe à Bruxelles appelant à « une interdiction immédiate de l’exportation et de l’utilisation de pesticides hautement dangereux en Afrique ». Le Symposium des Conférences épiscopales d’Afrique et de Madagascar (SECAM) et la Commission des Conférences épiscopales de l’Union européenne (COMECE) ont dénoncé l’injustice que représente la production en Europe de produits chimiques interdits pour les vendre ensuite aux agriculteurs africains.

Les rapporteurs spéciaux de l’ONU se sont également mobilisés. Marcos A. Orellana, rapporteur spécial sur les substances toxiques et les droits humains, a déclaré : « Les gens ont droit à la santé et à vivre dans la dignité. La pratique européenne d’exportation de pesticides interdits est une violation flagrante de ces droits fondamentaux. »

Olivier De Schutter, rapporteur spécial sur les droits humains et l’extrême pauvreté, qualifie cette pratique de « racisme environnemental », rappelant que les vies des populations du Sud ont la même valeur que celles du Nord.

Alors que l’Europe se présente comme un leader en matière de durabilité et de protection de l’environnement, ces révélations mettent en lumière une contradiction majeure : comment justifier l’interdiction de substances jugées trop dangereuses pour les citoyens européens tout en autorisant leur exportation massive vers des populations africaines ?

La question de la santé publique et de l’équité dans les relations commerciales internationales reste plus que jamais au cœur du débat sur le véritable partenariat entre l’Afrique et l’Europe. Cinq ans après la promesse de von der Leyen, la situation empire au lieu de s’améliorer, alimentant un sentiment de colonialisme chimique et de double standard inacceptable.

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El Djezairi Bilal est journaliste et analyste politique, passionné par les luttes d'émancipation et l'histoire contemporaine du continent africain. Héritier d'une tradition éditoriale fondée dans le souffle de l'indépendance algérienne, il a ressuscité Révolution Africaine — titre historique né au lendemain de 1962 et disparu depuis — pour en faire un média numérique d'actualité panafricaine. À travers ce projet de mémoire et de continuité, il ambitionne d'offrir une information rigoureuse et engagée sur les mutations politiques, sociales et géopolitiques qui traversent l'Afrique d'aujourd'hui. Fidèle à l'esprit combatif du titre originel, il défend une presse africaine indépendante, ancrée dans les réalités du continent et accessible à tous.