Mali : Barrick Gold

Mali : Barrick Gold cède et verse 430 millions de dollars pour mettre fin au bras de fer avec Bamako

Après deux années de tensions ponctuées par la saisie de tonnes d’or et l’arrestation d’employés, le géant minier canadien accepte les conditions du Mali

Bamako, 26 novembre 2025 – Le gouvernement malien et la compagnie minière canadienne Barrick Gold ont annoncé lundi avoir conclu un accord global mettant fin à deux années d’affrontement autour de l’exploitation du complexe aurifère de Loulo-Gounkoto, l’un des plus importants gisements d’or d’Afrique de l’Ouest. L’accord prévoit le versement par la compagnie de 430 millions de dollars à l’État malien, avec un acompte devant être effectué six jours après la signature. Cette capitulation du géant minier marque une victoire retentissante pour la politique de souveraineté minière du Mali et pourrait inspirer d’autres pays africains dans la renégociation de leurs contrats extractifs.

Un règlement financier échelonné qui solde les contentieux

Selon des sources proches du dossier, Barrick devra payer 144 milliards de francs CFA dans les six jours suivant la signature de l’accord avec le gouvernement malien, tandis que 50 milliards de francs CFA seront compensés par des crédits de TVA, et une tranche de même montant avait déjà été versée l’année dernière.

En février 2025, Barrick avait déjà versé 275 milliards de francs CFA dans le cadre d’un règlement partiel. Les montants cumulés portent ainsi à plus de 700 millions de dollars les sommes déboursées par la compagnie canadienne pour régulariser sa situation avec l’État malien.

Le ministre malien de l’Économie et des Finances, Alousséni Sanou, s’est exprimé lundi soir sur la télévision publique ORTM pour préciser les retombées financières attendues. Il a indiqué que le Mali devrait recevoir environ 90 milliards de francs CFA en dividendes annuels, auxquels s’ajouteront les redevances et les participations prévues par le nouveau code minier de 2023.

Libération des employés détenus et levée de l’administration provisoire

En contrepartie du versement financier, les autorités maliennes ont accepté d’engager les procédures nécessaires pour la libération des quatre employés de Barrick actuellement détenus. L’accord prévoit aussi la levée de l’administration provisoire imposée sur le complexe minier de Loulo-Gounkoto, dont le contrôle opérationnel sera rétrocédé à la compagnie.

Les quatre employés de Barrick, dont certains cadres expatriés, étaient détenus dans le cadre des poursuites judiciaires engagées par Bamako contre la société pour non-respect du nouveau code minier et présomption de fraude fiscale. Leur arrestation avait provoqué des tensions diplomatiques entre le Mali et le Canada.

Barrick retirera également toutes ses plaintes et procédures d’arbitrage contre l’État malien devant le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (CIRDI), une institution de la Banque mondiale. De son côté, Bamako abandonnera toutes les charges visant la compagnie, ses filiales et ses employés.

Le permis d’exploitation de la mine de Loulo, qui devait expirer en février 2026, sera renouvelé pour une décennie supplémentaire, assurant ainsi la continuité de l’activité et la rentabilité à long terme de l’investissement canadien.

Une crise qui a atteint son paroxysme en 2025

Les tensions entre les deux parties avaient atteint un point critique en janvier 2025 avec la saisie de plus de trois tonnes d’or appartenant à Barrick, évaluées à près de 250 millions de dollars, la suspension temporaire de la production et le placement mi-juin du complexe Loulo-Gounkoto sous administration provisoire par un tribunal de Bamako.

Cette saisie spectaculaire avait fait grand bruit dans l’industrie minière mondiale. Barrick avait ainsi perdu le contrôle opérationnel d’un site dont elle détient 80% des parts, contre 20% pour l’État malien. La production d’or du complexe, qui atteignait plus de 23 tonnes par an avant la crise, s’était brutalement interrompue, privant le Mali de revenus substantiels et mettant en péril des milliers d’emplois directs et indirects.

Le gouvernement malien avait également lancé des procédures judiciaires pour fraude fiscale et émis un mandat d’arrêt international contre Mark Bristow, alors directeur général de Barrick, accusé de non-respect des obligations légales de la compagnie envers l’État malien.

Cette escalade du conflit s’inscrivait dans le cadre d’un bras de fer plus large entre Bamako et plusieurs sociétés minières étrangères refusant d’appliquer les nouvelles dispositions du code minier adopté en août 2023.

Le nouveau code minier de 2023 : une révolution dans la gouvernance minière

La réforme du Code minier au Mali s’inscrit dans une demande politique des populations en quête d’une souveraineté politique et économique réelle. Sur le plan économique, elle vise à permettre au Mali d’augmenter ses revenus tirés du secteur minier, avec un objectif de 500 milliards de francs CFA au moins par an et de doubler l’apport du secteur à l’économie nationale en le faisant passer de 10 à 20% du PIB.

Le nouveau code établit que l’État est désormais actionnaire à 30% avec 10% gratuits et 20% à acheter, auxquels s’ajoutent 5% réservés aux investisseurs maliens, portant la part nationale à 35%. Cette disposition constitue l’un des changements les plus significatifs du nouveau cadre législatif.

La création de la Société de recherche et d’exploitation minière (SOREM) permet à l’État de détenir des permis et d’exploiter des mines avec des partenaires privés, renforçant ainsi sa capacité d’intervention directe dans le secteur.

Le code prévoit également qu’un fonds de développement local, financé à hauteur de 0,75% du chiffre d’affaires des sociétés minières, soutiendra les communautés riveraines des sites miniers. Cette mesure vise à garantir que l’exploitation des ressources profite directement aux populations locales.

La réforme fiscale de mars 2025 a élargi l’Impôt spécial sur certains produits aux lingots d’or et autres minerais avec un taux de 3%, une mesure qui pourrait générer 600 milliards de francs CFA supplémentaires en 2025 selon les estimations du gouvernement.

Une loi sur le contenu local pour favoriser l’économie nationale

L’introduction d’une législation sur le contenu local met un accent particulier sur l’inclusion des entreprises et travailleurs maliens dans le secteur extractif, avec des directives précises pour assurer leur représentation adéquate. Cette initiative vise non seulement à booster l’emploi local, mais aussi à renforcer le tissu économique national.

Les compagnies minières sont désormais tenues de privilégier les fournisseurs locaux pour leurs approvisionnements, de former et d’embaucher des cadres maliens, et de contribuer au développement des compétences nationales dans le secteur minier. Ces obligations s’accompagnent de mécanismes de contrôle et de sanctions en cas de non-respect.

Le nouveau code impose également aux entreprises minières de verser leurs bénéfices sur des comptes bancaires au Mali, renforçant ainsi la traçabilité financière et limitant les possibilités d’évasion fiscale par le biais de comptes offshore.

Un contexte de tensions grandissantes avec les multinationales

Le différend avec Barrick s’était cristallisé autour du refus de la compagnie canadienne d’appliquer les réformes adoptées par Bamako. Barrick avait résisté à l’augmentation de la participation de l’État malien à 30% dans les mines, ainsi qu’à la fin des exonérations fiscales pour les compagnies étrangères.

Ces exonérations, qui faisaient perdre à l’État malien environ 91 millions d’euros par an selon les estimations officielles, ont été supprimées dans le cadre de la réforme. Les nouvelles dispositions fiscales visent à garantir que les compagnies minières contribuent équitablement au budget national.

L’ancien code minier, adopté dans les années 2000 dans un contexte d’ouverture économique et de privatisations, était largement critiqué pour sa faible redistribution des richesses minières au profit de la population malienne. Les clauses de stabilité fiscale qu’il contenait protégeaient les investisseurs contre les changements législatifs, limitant considérablement la capacité de l’État à réformer le secteur.

Une stratégie souverainiste partagée par l’Alliance des États du Sahel

Le Mali s’aligne ainsi avec le Burkina Faso et le Niger, les autres membres de l’Alliance des États du Sahel, sur une perspective souverainiste de l’économie. Ces trois pays, dirigés par des autorités militaires issues de coups d’État, ont fait de la réappropriation de leurs ressources naturelles un pilier central de leur agenda politique.

Lors d’une visite au Niger le 24 mars 2024, le professeur Amadou Keita, ministre malien des Mines, avait déclaré en présence de ses homologues nigériens et burkinabé : « Nos ressources désormais ne vont plus servir à enrichir d’autres peuples mais bien au contraire, nos ressources minérales vont servir au développement de nos États. »

Cette déclaration illustre le changement de paradigme qui s’opère dans la région sahélienne, où les nouvelles autorités remettent en question les contrats miniers hérités des décennies précédentes et jugés défavorables aux intérêts nationaux.

Le Burkina Faso a ainsi suspendu en 2024 les permis de plusieurs compagnies minières étrangères, exigeant une renégociation des termes contractuels. Le Niger a également entrepris une révision de ses accords avec les compagnies extractives, notamment dans le secteur de l’uranium où la France était historiquement dominante.

Un secteur vital pour l’économie malienne

Le règlement du différend intervient dans un contexte économique et sécuritaire tendu pour le Mali, marqué notamment par un blocus jihadiste sur les convois de carburant, des pénuries d’électricité et une crise sécuritaire persistante depuis 2012.

Le Mali est le troisième producteur d’or en Afrique après l’Afrique du Sud et le Ghana. En 2023, le pays a produit 65,91 tonnes d’or selon le rapport de l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives. Cette production a généré des recettes d’exportation dépassant 1 926 milliards de francs CFA.

Le secteur minier représente environ 10% du PIB malien, 25% des recettes budgétaires et 75% des exportations du pays. Sans littoral et dépourvu d’hydrocarbures, le Mali mise essentiellement sur son secteur minier pour engranger des devises. Le sous-sol malien recèle également du lithium et du fer, des minerais stratégiques pour la transition énergétique mondiale, tandis que les recherches pétrolières se poursuivent avec des résultats prometteurs.

Les mines de Loulo-Gounkoto, au cœur du différend avec Barrick, produisaient à elles seules 23,49 tonnes d’or en 2023, soit plus du tiers de la production nationale. Leur fermeture temporaire a donc eu un impact économique considérable sur les finances publiques maliennes.

Une réaction positive des marchés financiers

Les actions de Barrick ont bondi de 8,5% à un sommet de 13 ans lundi après l’annonce de l’accord qui met fin à un différend ayant commencé lorsque la compagnie a résisté au code minier malien de 2023. Cette hausse spectaculaire reflète le soulagement des investisseurs face à la résolution d’un conflit qui menaçait l’une des opérations les plus rentables de la compagnie.

Selon les analystes de BMO Capital Markets, si la production redémarre rapidement, la mine pourrait produire environ 670 000 onces d’or l’année prochaine, générant 1,5 milliard de dollars de flux de trésorerie opérationnelle. Ces chiffres illustrent l’importance stratégique du complexe de Loulo-Gounkoto pour Barrick, expliquant pourquoi la compagnie a finalement accepté les conditions du gouvernement malien malgré ses réticences initiales.

L’accord constitue également un signal fort pour les autres compagnies minières opérant au Mali. B2Gold, qui exploite la mine de Fekola (20,63 tonnes en 2023), Resolute Mining (mine de SOMISY avec 6,76 tonnes) et d’autres opérateurs étrangers observent attentivement les termes du règlement avec Barrick, qui pourrait servir de modèle pour la renégociation de leurs propres contrats.

Des implications régionales et continentales

Cet accord pourrait constituer un précédent significatif pour d’autres pays africains cherchant à renégocier leurs contrats miniers avec les multinationales. La Tanzanie, la République démocratique du Congo, la Guinée et le Zimbabwe ont tous entrepris ces dernières années des révisions de leurs codes miniers dans une optique similaire de renforcement de la souveraineté nationale sur les ressources naturelles.

En Tanzanie, le président John Magufuli avait lancé en 2017 une offensive contre les compagnies minières pour non-paiement des taxes, conduisant à des amendes records et à la renégociation de plusieurs contrats. La RDC a révisé son code minier en 2018, augmentant les redevances sur les métaux stratégiques comme le cobalt et le coltan.

La capitulation de Barrick, l’un des plus grands producteurs d’or au monde avec des opérations dans 18 pays sur cinq continents, envoie un message clair : les États africains disposent de moyens de pression efficaces pour faire respecter leur législation, même face aux multinationales les plus puissantes.

Toutefois, certains observateurs s’inquiètent des conséquences potentielles sur l’attractivité du Mali pour les futurs investissements miniers. Le pays doit trouver un équilibre délicat entre l’affirmation de sa souveraineté et le maintien d’un climat favorable aux investissements étrangers nécessaires au développement du secteur.

Les défis de la mise en œuvre effective

Si l’accord marque une victoire politique pour le gouvernement malien, sa mise en œuvre effective soulève plusieurs défis. La transparence dans l’utilisation des revenus miniers accrus reste une préoccupation majeure pour les observateurs de la société civile.

Un audit des mines commandé par le gouvernement pour clarifier les contributions des différentes compagnies est toujours attendu. Cet audit devrait permettre de vérifier si les compagnies respectent effectivement leurs obligations fiscales et de quantifier précisément les arriérés éventuels.

La lutte contre l’exploitation artisanale informelle, qui représente environ 5% de la production nationale mais échappe largement aux cadres réglementaires, constitue un autre défi majeur. Cette opacité complique la collecte de données et la régulation du secteur, limitant les capacités de l’État à contrôler effectivement l’ensemble de la chaîne de production aurifère.

La formation d’une main-d’œuvre qualifiée malienne capable de gérer des opérations minières complexes nécessitera du temps et des investissements conséquents dans l’éducation technique et professionnelle. Le transfert effectif de compétences des expatriés vers les cadres maliens reste un processus de longue haleine.

Une nouvelle ère pour le secteur minier malien

L’accord avec Barrick Gold marque potentiellement le début d’une nouvelle ère dans la gouvernance du secteur minier malien. Il illustre la détermination des autorités de transition à faire du secteur extractif un véritable levier de développement national plutôt qu’une simple source d’enrichissement pour les multinationales étrangères.

Le ministre Alousséni Sanou a insisté sur le fait que « les investissements directs étrangers doivent être bien encadrés par des règles qui doivent être respectées ». Cette déclaration reflète une philosophie selon laquelle la souveraineté économique ne signifie pas le rejet des investissements étrangers, mais plutôt leur encadrement dans des conditions équitables et mutuellement bénéfiques.

Pour les populations maliennes, l’enjeu est de taille : les revenus miniers accrus doivent se traduire par des améliorations concrètes dans leur vie quotidienne, notamment dans l’accès aux services de base comme l’éducation, la santé, l’électricité et l’eau potable.

Le succès de cette stratégie souverainiste dépendra ultimement de la capacité de l’État malien à transformer ces ressources financières supplémentaires en développement inclusif et durable, tout en maintenant un climat propice aux investissements nécessaires à la croissance du secteur.

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El Djezairi Bilal est journaliste et analyste politique, passionné par les luttes d'émancipation et l'histoire contemporaine du continent africain. Héritier d'une tradition éditoriale fondée dans le souffle de l'indépendance algérienne, il a ressuscité Révolution Africaine — titre historique né au lendemain de 1962 et disparu depuis — pour en faire un média numérique d'actualité panafricaine. À travers ce projet de mémoire et de continuité, il ambitionne d'offrir une information rigoureuse et engagée sur les mutations politiques, sociales et géopolitiques qui traversent l'Afrique d'aujourd'hui. Fidèle à l'esprit combatif du titre originel, il défend une presse africaine indépendante, ancrée dans les réalités du continent et accessible à tous.