Externalisation des frontières : l’accord UE-Afrique qui bafoue les droits humains

Contrôle des flux migratoires, externalisation des frontières, push-back en pleine mer, non-respect des droits humains, comment ces accords de coopération entre l’UE et des pays tiers ne font que creuser l’échec d’une réelle politique migratoire digne et durable. 

Mais qu’est ce que ça veut dire ”externalisation des frontières” ? C’est un mécanisme qui vise à confier une partie de la gestion des flux migratoires aux frontières directement à des pays de transit ou de provenance. Un processus de plus en plus présent et de moins en moins garant des droits humains. 

Après les accords avec la Turquie en 2016, avec la Libye suite à la Déclaration de Malte de 2017, puis avec la Tunisie en 2023, et avec la Mauritanie début mars 2024, c’est le tour de l’Egypte. 

Les représentants de l’Union européenne ont signé fin mars 2024, au Caire, un partenariat avec le gouvernement d’Abdel Fattah Al-Sissi. L’UE apportera donc un soutien de plus de 7 milliards d’euros en échange d’une plus grande surveillance des frontières.

Décryptons ces accords pour mieux comprendre les mécanismes de politiques migratoires bien loin du droit international. 


Accord UE-Libye

Nul n’est besoin de s’assurer du respect des droits humains dans cet accord puisque l’objectif premier n’est pas humaniste afin d’éviter aux exilés de risquer leurs vies en mer, mais surtout de les empêcher d’arriver aux frontières de l’Europe. Les dérives de ce mécanisme, signé pour la première fois, en 2017 avec la Libye, sont aujourd’hui multiples et connues, ayant contribué aux réseaux de passeurs et de traites humaines. 

Ces accords de coopération ont permis aux gardes-côtes libyens de renvoyer les exilés vers la Libye où les conditions de détention sont loin de tout respect des droits fondamentaux. Ces exilés sont des femmes, des enfants, des hommes exposés de retour en Libye, à la détention cruelles et inhumaines, à des viols et violences sexuelles, à des extorsions de fonds, au travail forcé, et à la vente d’esclaves. Tous ces faits sont pourtant bel et bien documentés et ont fait l’objet d’enquêtes de l’ONU et d’autres acteurs humanitaires et pour autant, l’année dernière l’Union Européenne a reconduit son soutien financier et matériel à la Libye pour deux ans supplémentaires.

La coopération des leaders de l’UE avec les autorités libyennes piège des personnes désespérées dans des situations d’horreur inimaginables en Libye. Au cours des cinq dernières années, l’Italie, Malte et l’UE ont aidé à capturer des dizaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants en mer, et la plupart se sont retrouvés dans des centres de détention sordides, où sévit la torture, tandis que beaucoup d’autres ont été victimes de disparitions forcées” Matteo de Bellis, chercheur sur l’asile et les migrations à Amnesty International.

Cette approche purement administrative et financière du flux migratoire entre l’UE et les pays tiers africains comme états de transits vers l’Europe, doit cesser en ce qu’elle méprise la dignité de ces personnes et bafoue leur droit à demander l’asile dans un pays sûr. 

Le 10 janvier 2022, des milices et des forces de sécurité ont tiré à balles réelles sur des exilés campant devant le centre communautaire du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) à Tripoli, pour la seule réclamation du respect de leurs droits.

Accord UE-Tunisie

L’Union européenne a signé l’année dernière, un accord avec la Tunisie lui accordant 105 millions d’euros d’aide pour lutter contre l’immigration irrégulière. 

“UE/Tunisie. L’accord sur les migrations rend l’UE complice des violations des droits infligées à des demandeurs·euses d’asile, migrant·e·s et réfugié·e·s” Amnesty International 

Au lieu de permettre des itinéraires sûrs et légaux, l’UE s’engagent une fois de plus dans une politique vouée à l’échec, fondée sur un mépris total des normes fondamentales en matières de droits humains, en préférant des politiques et financements pour externaliser les contrôles aux frontières et sortir des obligations qui lui incombe en vertu de la Convention de Genève. 

Le gouvernement tunisien organise des rafles racistes contres les exilés. « Ils m’ont raflé en pleine rue à 13h, j’étais abandonné dans le désert à 18h » témoigne un exilé interrogée par InfoMigrants. Par ce mécanisme, les autorités tunisiennes cherchent méthodiquement à expulser les exilés de leur territoire tout en les empêchant de prendre la mer pour rejoindre l’Europe. Pendant longtemps, l’argument utilisé par la Tunisie était d’affirmer que ces rafles et abandons dans le désert relevaient d’expulsions administratives. Pour autant, aucune trace administrative des procédures obligatoires menant à l’expulsion prétendue, n’existe. « Ils sont environ 300 et ont été arrêtés par la police près de la gare de Zarzis (à 300 km au sud de Sfax) juste sur la base de leur couleur ».

En dehors de ces pays hissés en première ligne du mécanisme d’externalisation, c’est une méthode qui s’élargit pourtant à plus de 26 pays africains, qui reçoivent de l’argent des contribuables européens pour endiguer les vagues de migration, dans le cadre de 400 projets distincts. Mais un accord passé également avec la Turquie à hauteur de 6 milliards d’euros.

Entre 2015 et 2021, l’UE a investi 5 milliards d’euros dans ces projets, à savoir que, 80 % des fonds étant puisés dans les budgets d’aide humanitaire et au développement.

Une politique qui s’inscrit d’ailleurs dans le prolongement de la création de Frontex, cette agence européenne de garde-frontières et garde-côtes créée en 2004. L’Europe mise tellement sur cette stratégie que cette agence détient un budget de 754 millions d’euros, en faisant la mieux dotée de toute l’Union Européenne. Et pourtant, plusieurs enquêtes internationales ont démontré les multiples violations des droits et de la sécurité des exilés par cette agence. 

Frabrice Leggeri, directeur de l’agence Frontex, a démissionné en 2022, à la suite d’une cascade de révélations. Des enquêtes lui reprochaient notamment d’avoir dissimulé des « pushbacks » , c’est-à-dire, des refoulements illégaux de migrants en pleine mer avant même qu’ils ne puissent déposer une demande d’asile. Plusieurs opérations militaires dirigées par Frontex ayant pour objectif de surveiller et limiter les flux migratoires (Triton, Sophia, Themis, Irini) et non de venir en aide aux embarcations des exilés, n’ont servi qu’à rendre la méditerranée de plus en plus dangereuse et meurtrière. 

Pourtant, les Etats membres violent ouvertement l’interdiction des « pushbacks », alors même que ces pratiques sont formellement proscrites par la Convention de Genève et par de nombreux traités internationaux . Ces textes imposent une obligation claire : aucun Etat ne doit refuser l’entrée, refouler ou expulser une personne vers un territoire où sa vie, son intégrité physique ou sa liberté seraient menacées en raison de sa race, religion, nationalité, appartenance à un groupe social ou opinion politique (principe de non-refoulement -article 33 CG).

Accord UE-Egypte 

Alors ce nouvel accord avec l’Egypte sera-t-il plus encadré ? Le président Al-Sissi, depuis sa prise de pouvoir par un coup d’État en 2013 et pourtant bien connu pour sa gestion autoritaire et répressive, ayant enfermé des milliers d’opposants. 

Human Rights Watch avait déjà documenté des arrestations arbitraires et des mauvais traitements des personnes exilées par les autorités égyptiennes, ainsi que des expulsions vers l’Érythrée.

La question est donc à quand la condamnation de ces pratiques contraires au droit international et aux droits de l’Homme, et à quand la fin d’un traitement inhumain en réponse à la migration des exilés en quête de sécurité et d’avenir digne. Mais surtout quand est-ce que les dirigeants des pays en cause feront passer l’intérêt général avant l’intérêt privé et le rejet de l’autre ?

Le droit d’asile est un droit bien trop souvent bafouer, il est pourtant fondamental de remettre les normes juridiques garantes des libertés fondamentales, au centre du débat et de la réflexion politique migratoire.

Selon les chiffres de l’Organisation internationale des migrations (OIM), plus de 74 000 personnes sont mortes ou disparues sur les routes migratoires entre 2014 et avril 2025. Un chiffre qui ne cesse d’augmenter, avec un record de l’année la plus meurtrière en 2023 dénombrant 8 606 personnes exilées mortes ou disparues.