Jean-Michel Aphatie et la France face à son passé colonial : l’hypocrisie d’une nation et le silence médiatique

La démission forcée de Jean-Michel Aphatie de RTL, après sa comparaison entre les crimes coloniaux français en Algérie et les atrocités nazies, révèle bien plus qu’une simple polémique : elle met en lumière l’hypocrisie persistante d’un pays qui refuse de regarder en face son passé génocidaire et la complicité d’une partie des médias dans l’occultation des violences coloniales. Alors que l’Allemagne a, depuis des décennies, assumé son histoire et ses responsabilités dans la Shoah, la France continue de nier, minimiser ou fragmenter la reconnaissance des crimes commis durant la colonisation, en particulier pendant la guerre d’Algérie (1954-1962).

Un passé colonial refoulé, une amnésie politique organisée

La guerre d’Algérie reste une plaie ouverte dans l’histoire française. Tortures systématiques (notamment via la « gégène »), massacres de civils (comme à Philippeville en 1955 ou à Melouza en 1957), déplacements forcés de populations (les camps de « regroupement ») et exécutions extrajudiciaires ont été documentés par des historiens. Pourtant, la France n’a jamais officiellement reconnu ces actes comme crimes contre l’humanité ou génocide, malgré les demandes répétées de l’Algérie et des associations de victimes.

En 2017, Emmanuel Macron a qualifié la colonisation de « crime contre l’humanité » lors d’un discours à Alger, mais sans acte juridique concret. En 2021, il a reconnu la responsabilité de l’État français dans la mort de Maurice Audin et dans le massacre du 17 octobre 1961 à Paris, où des centaines d’Algériens furent tués par la police. Ces gestes, bien que symboliques, restent insuffisants au regard de l’ampleur des exactions.

La cabale médiatique : entre déni et protection de l’« honneur national »

L’affaire Aphatie illustre un phénomène plus large : en France, évoquer les crimes coloniaux avec franchise provoque souvent une levée de boucliers médiatiques. Les chaînes d’information et les éditorialistes, prompts à disséquer les mémoires de la Seconde Guerre mondiale, deviennent soudain timides dès qu’il s’agit de la colonisation.

  • Un double standard flagrant : Quand il est question de la Collaboration ou de la Shoah, les médias français mobilisent historiens et documentaires. Mais sur la guerre d’Algérie, le traitement est fragmentaire, souvent réduit à des « débats » où la parole est dominée par des nostalgiques de l’Algérie française ou des experts minimisant les violences d’État.
  • La diabolisation des comparaisons : La référence d’Aphatie aux crimes nazis n’est pas une « banalisation de la Shoah », comme l’ont hurlé certains éditorialistes, mais un rappel que la violence coloniale française fut elle aussi systémique et racialisée. Pourtant, cette analogie a été immédiatement caricaturée en « faute morale », évitant soigneusement de discuter du fond : pourquoi la France refuse-t-elle de juger ses propres bourreaux ?

Le cas Aphatie : symbole d’un tabou médiatique

En comparant Oradour-sur-Glane aux massacres en Algérie, Aphatie a touché un nerf à vif. Son licenciement par RTL, justifié par un prétendu « manquement à l’éthique », ressemble davantage à une censure déguisée. Car le véritable scandale n’est pas sa phrase, mais le fait que, soixante ans après la fin de la guerre, il reste interdit en France de comparer la violence coloniale à d’autres régimes criminels.

Les médias ont préféré focaliser le débat sur la forme (une analogie jugée choquante) plutôt que sur le fond :

  • Pourquoi les manuels scolaires évoquent-ils à peine les enfumades du Dahra (1845), où des milliers d’Algériens furent asphyxiés dans des grottes par l’armée française ?
  • Pourquoi les archives militaires sur la guerre d’Algérie restent-elles partiellement inaccessibles ?
  • Pourquoi les discours politiques continuent-ils d’utiliser des euphémismes comme « événements d’Algérie » ou « opérations de maintien de l’ordre » ?

Une mémoire coloniale instrumentalisée

Cette frilosité n’est pas innocente. Elle sert un récit national qui glorifie la « mission civilisatrice » de la France tout en occultant ses pages sombres. Les médias, souvent liés à des intérêts politiques et économiques, participent à cette amnésie sélective. En 2022, un rapport de Benjamin Stora commandé par Macron recommandait des actes de réconciliation, mais la majorité des propositions (comme la création d’une commission « Mémoire et Vérité ») sont restées lettre morte.

Pire : lorsque des personnalités comme Aphatie, ou avant lui l’écrivain Alain Soral (condamné pour des propos par ailleurs contestables), osent des parallèles historiques, elles sont immédiatement discréditées. Cette stratégie permet de détourner l’attention des vrais enjeux : la reconnaissance des crimes coloniaux comme politique d’État.

L’urgence de briser l’omerta

La démission d’Aphatie n’est pas qu’une affaire de liberté d’expression. Elle révèle une France malade de son passé, incapable d’assumer la part génocidaire de son histoire coloniale. Tant que les médias et le pouvoir politique préféreront sanctionner les lanceurs d’alerte plutôt que d’ouvrir les archives et les consciences, les plaies resteront ouvertes.

Comme l’écrivait Frantz Fanon, « le colonialisme ne se contente pas de déshumaniser le colonisé. Il déshumanise aussi le colonisateur. » La France, en niant ses crimes, perpétue cette déshumanisation. Et tant que les chaînes d’information préféreront le confort de l’hypocrisie au courage de la vérité, les fantômes de l’Algérie continueront de hanter le présent.

Avatar photo
El Djezairi Bilal est journaliste et analyste politique, passionné par les luttes d'émancipation et l'histoire contemporaine du continent africain. Héritier d'une tradition éditoriale fondée dans le souffle de l'indépendance algérienne, il a ressuscité Révolution Africaine — titre historique né au lendemain de 1962 et disparu depuis — pour en faire un média numérique d'actualité panafricaine. À travers ce projet de mémoire et de continuité, il ambitionne d'offrir une information rigoureuse et engagée sur les mutations politiques, sociales et géopolitiques qui traversent l'Afrique d'aujourd'hui. Fidèle à l'esprit combatif du titre originel, il défend une presse africaine indépendante, ancrée dans les réalités du continent et accessible à tous.