Soudan : Burhan à Djeddah, la guerre civile s’invite dans les couloirs du pouvoir saoudien

Alors que le Soudan s’enfonce depuis plus de deux ans dans l’une des crises humanitaires les plus dévastatrices du continent africain, le général Abdel-Fattah Burhan a posé le pied à Djeddah ce lundi pour rencontrer le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane. Une visite diplomatique qui révèle les enjeux profonds d’une guerre qui dépasse largement les frontières soudanaises et engage l’avenir de toute une région.

Un tête-à-tête au sommet entre Khartoum et Riyad

Le chef de l’armée soudanaise et président du Conseil souverain au pouvoir, le général Abdel-Fattah Burhan, est arrivé lundi dans la ville portuaire saoudienne de Djeddah pour s’entretenir avec Mohammed ben Salmane, homme fort de l’Arabie Saoudite. La rencontre, rapportée par Africanews, intervient dans un contexte de guerre ouverte entre les Forces armées soudanaises (FAS), que dirige Burhan, et les Forces de soutien rapide (FSR) du général Mohamed Hamdan Dagalo, dit Hemetti. Depuis avril 2023, ce conflit fratricide a fait des dizaines de milliers de morts, déplacé près de onze millions de personnes et précipité le Soudan au bord du gouffre.

Pour Riyad, ce n’est pas une rencontre anodine. L’Arabie Saoudite avait tenté, dès les premières semaines du conflit, de jouer les médiateurs en accueillant des pourparlers entre les deux camps militaires sur son sol, précisément à Djeddah. Ces négociations n’avaient pas abouti à un cessez-le-feu durable, mais elles avaient consacré le royaume comme acteur incontournable du dossier soudanais. La visite de Burhan s’inscrit donc dans la continuité de cet engagement saoudien, tout en soulevant des questions sur la nature réelle du soutien que Riyad entend apporter à l’armée régulière soudanaise.

Une guerre aux ramifications régionales et internationales

Le conflit soudanais ne saurait être réduit à une simple querelle entre généraux. Il cristallise des rivalités régionales et des appétits géopolitiques qui impliquent plusieurs puissances étrangères. Les FSR d’Hemetti ont été accusées de bénéficier de soutiens extérieurs, notamment de la part de certaines monarchies du Golfe et de puissances qui voient dans le chaos soudanais une opportunité d’extension de leur influence sur la mer Rouge et le Sahel. De son côté, l’armée régulière cherche à consolider des alliances susceptibles de lui fournir un appui militaire, diplomatique et financier.

Dans ce grand jeu, l’Afrique est une fois de plus le terrain de manoeuvres de forces extérieures qui n’ont pas toujours pour priorité le bien-être des populations africaines. La mer Rouge, axe commercial stratégique mondial, confère au Soudan une valeur géopolitique considérable qui attise les convoitises. C’est précisément cette dimension qui rend indispensable une lecture africaine souveraine de la crise, loin des seuls prismes occidentaux ou moyen-orientaux.

L’Union africaine et le Sud Global face à leurs responsabilités

La visite de Burhan à Djeddah illustre une réalité douloureuse : les tentatives de médiation africaines peinent à s’imposer face aux initiatives extracontinentales. L’Union africaine, pourtant mandatée pour conduire les processus de paix sur le continent, reste marginalisée dans la gestion de ce conflit. Le mécanisme de l’IGAD, organisation sous-régionale impliquant plusieurs pays de la Corne de l’Afrique, s’est lui aussi heurté à de profondes divisions internes.

Dans ce contexte, des voix s’élèvent au sein du panafricanisme militant pour réclamer une architecture de paix véritablement africaine, débarrassée des conditionnalités imposées par des puissances extérieures poursuivant leurs propres intérêts stratégiques. L’Algérie, forte de sa tradition historique en matière de médiation africaine et de sa légitimité dans les questions de souveraineté héritée de sa guerre de libération nationale, a régulièrement plaidé pour que les crises africaines trouvent des solutions africaines. Alger suit de près l’évolution de la situation au Soudan, pays voisin par la profondeur sahélienne et partenaire naturel dans la construction d’un espace africain stable.

Un peuple soudanais en attente de paix

Derrière les manoeuvres diplomatiques et les calculs géopolitiques, c’est un peuple entier qui paye le prix du sang. Selon les agences humanitaires de l’ONU, le Soudan connaît aujourd’hui l’une des pires crises de déplacement interne au monde. Des millions de civils, dont une majorité de femmes et d’enfants, survivent dans des conditions de dénuement extrême, sans accès suffisant à la nourriture, aux soins ou à la protection. Les appels à un couloir humanitaire durable restent largement sans réponse sur le terrain.

La rencontre entre Burhan et Mohammed ben Salmane débouchera-t-elle sur une avancée concrète vers la paix, ou ne constituera-t-elle qu’un énième épisode d’une diplomatie de façade pendant que les bombes continuent de tomber sur les villes soudanaises ? La réponse à cette question conditionnera non seulement l’avenir du Soudan, mais aussi la capacité du Sud Global à imposer ses propres solutions aux crises qui le traversent, sans se laisser dicter leur agenda par des puissances aux intérêts étrangers au destin des peuples africains.

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El Djezairi Bilal est journaliste et analyste politique, passionné par les luttes d'émancipation et l'histoire contemporaine du continent africain. Héritier d'une tradition éditoriale fondée dans le souffle de l'indépendance algérienne, il a ressuscité Révolution Africaine — titre historique né au lendemain de 1962 et disparu depuis — pour en faire un média numérique d'actualité panafricaine. À travers ce projet de mémoire et de continuité, il ambitionne d'offrir une information rigoureuse et engagée sur les mutations politiques, sociales et géopolitiques qui traversent l'Afrique d'aujourd'hui. Fidèle à l'esprit combatif du titre originel, il défend une presse africaine indépendante, ancrée dans les réalités du continent et accessible à tous.
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