Cameroun : quand un sénateur du parti au pouvoir ose défier la réforme de Biya sur la vice-présidence

Au Cameroun, une voix inattendue s’est élevée au sein même du système pour contester la création d’un poste de vice-président. René Zé Nguélé, sénateur du Rassemblement Démocratique du Peuple Camerounais (RDPC) et doyen d’âge de la Chambre haute, a brisé le consensus apparent en livrant une critique frontale et publique du projet de réforme constitutionnelle porté par Paul Biya. Un acte rare qui révèle des fractures profondes au coeur du régime.

Une prise de parole historique à la tribune du Sénat

Il fallait oser. Devant ses pairs réunis pour examiner le projet de loi constitutionnelle instituant une vice-présidence au Cameroun, René Zé Nguélé, ancien ministre et figure respectée du landerneau politique camerounais, a choisi de ne pas se taire. Selon les informations rapportées par Jeune Afrique, le sénateur a utilisé la tribune du Sénat pour formuler une critique argumentée d’une réforme que son propre parti soutenait officiellement. Un geste politique d’une portée symbolique considérable dans un pays où la discipline de parti et la loyauté envers le chef de l’État constituent des règles non écrites quasi intangibles.

Le projet en question vise à modifier la Constitution camerounaise afin d’y intégrer un poste de vice-président de la République, une disposition absente du texte fondamental depuis l’indépendance du pays. Pour ses partisans, cette réforme modernise les institutions et assure une continuité de l’État en cas d’empêchement du président. Mais pour Zé Nguélé, les conditions et la forme de cette révision soulèvent des interrogations légitimes sur les motivations réelles et les garanties démocratiques entourant cette modification.

Les tensions dans le système Biya mises en lumière

La prise de position du doyen du Sénat n’est pas anodine. Elle intervient dans un contexte de spéculations persistantes sur la succession de Paul Biya, président en exercice depuis 1982 et l’un des chefs d’État les plus anciens du monde. À 91 ans, le président camerounais reste une figure dont l’état de santé et les intentions pour l’avenir alimentent régulièrement les rumeurs au sein de la classe politique nationale et internationale. La création d’un poste de vice-président est ainsi perçue par de nombreux observateurs non pas comme une simple modernisation institutionnelle, mais comme une pièce maîtresse d’un éventuel dispositif de transition ou de dévolution du pouvoir.

Dans plusieurs pays africains, la question de la succession présidentielle a engendré des crises politiques majeures. Du Tchad, où la transmission du pouvoir au sein de la famille Déby a suscité de vives controverses, au Gabon, où le renversement d’Ali Bongo en 2023 a illustré la fragilité des systèmes construits autour d’une personnalité unique, le continent offre de nombreux exemples de transitions mal négociées. Le Cameroun, fort de sa relative stabilité comparé à certains de ses voisins, n’est pas à l’abri de ces tensions structurelles que la réforme en cours semble précisément vouloir anticiper, ou peut-être accélérer selon ses détracteurs.

Un signe des contradictions internes du RDPC

Ce qui rend l’intervention de René Zé Nguélé particulièrement significative, c’est son appartenance au RDPC, le parti fondé et présidé par Paul Biya lui-même depuis des décennies. Voir l’un des membres historiques de cette formation politique élever la voix publiquement contre une réforme défendue par le sommet de l’État constitue un signal fort. Cela suggère que les débats internes au régime, longtemps confinés aux coulisses du pouvoir, commencent à se manifester dans l’espace public institutionnel.

Les analystes politiques camerounais y voient un symptôme de l’effritement progressif de la cohésion au sein d’une élite qui, consciente de l’imminence d’une transition, commence à positionner ses pions et à défendre des visions divergentes de l’avenir du pays. Dans ce jeu complexe, la figure du vice-président potentiel devient un enjeu central dont les contours restent à ce jour délibérément flous.

La réforme constitutionnelle a finalement été adoptée malgré les objections soulevées, mais la voix discordante de René Zé Nguélé restera dans les annales comme le signe que le Cameroun entre dans une période de transition dont les modalités, les acteurs et les risques n’ont pas encore livré tous leurs secrets.

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El Djezairi Bilal est journaliste et analyste politique, passionné par les luttes d'émancipation et l'histoire contemporaine du continent africain. Héritier d'une tradition éditoriale fondée dans le souffle de l'indépendance algérienne, il a ressuscité Révolution Africaine — titre historique né au lendemain de 1962 et disparu depuis — pour en faire un média numérique d'actualité panafricaine. À travers ce projet de mémoire et de continuité, il ambitionne d'offrir une information rigoureuse et engagée sur les mutations politiques, sociales et géopolitiques qui traversent l'Afrique d'aujourd'hui. Fidèle à l'esprit combatif du titre originel, il défend une presse africaine indépendante, ancrée dans les réalités du continent et accessible à tous.
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