Des tonnes d’or quittent chaque année le territoire camerounais en direction des Émirats arabes unis, sans laisser presque aucune trace dans les registres officiels des douanes de Yaoundé. Ce gouffre statistique, révélateur d’une économie souterraine florissante, a fini par contraindre les autorités à promettre un audit du secteur aurifère. Mais la crédibilité de cet exercice est déjà remise en question avant même son lancement.
Un écart statistique qui interpelle
Le constat est accablant. Selon les données compilées et analysées par Jeune Afrique, des quantités substantielles d’or d’origine camerounaise atterrissent régulièrement dans les entrepôts de Dubaï et d’Abu Dhabi, deux plaques tournantes mondiales du négoce des métaux précieux. Pourtant, ces volumes n’apparaissent pas, ou de manière infime, dans les statistiques officielles d’exportation du Cameroun. L’écart entre ce que reçoivent les Émirats arabes unis et ce que déclare exporter le Cameroun constitue un signal d’alarme difficile à ignorer pour les institutions financières internationales et les partenaires au développement du pays.
Ce phénomène n’est pas propre au Cameroun. Plusieurs pays d’Afrique subsaharienne riches en ressources minières — parmi lesquels la République Démocratique du Congo, le Mali ou encore la Guinée — font face à des dynamiques similaires, où l’or extrait de manière artisanale ou semi-industrielle emprunte des circuits de commercialisation parallèles, échappant ainsi à toute fiscalité et à tout contrôle étatique. La sous-région d’Afrique centrale est particulièrement exposée à ces flux illicites, en raison de la porosité des frontières et de la faiblesse des capacités de contrôle douanier.
Les Émirats, carrefour mondial de l’or africain
Le rôle des Émirats arabes unis dans ce circuit mérite une attention particulière. Dubaï s’est imposé au fil des années comme le principal réceptacle de l’or artisanal africain, devant la Suisse et l’Inde. Bénéficiant d’une réglementation longtemps très permissive sur l’origine des métaux précieux importés, la place de Dubaï a prospéré sur l’opacité des chaînes d’approvisionnement. Sous pression internationale, notamment de l’Union européenne et du Groupe d’action financière (GAFI), les Émirats ont certes renforcé leurs dispositifs de contrôle ces dernières années, mais les experts s’accordent à dire que les mécanismes de traçabilité demeurent insuffisants pour endiguer les flux suspects en provenance du continent africain.
Dans ce contexte géopolitique, certains analystes évoquent également des connexions indirectes avec des réseaux de financement régionaux au Moyen-Orient, où l’or constitue historiquement une valeur refuge et un vecteur de contournement des sanctions financières internationales, notamment en lien avec des acteurs iraniens opérant via des intermédiaires dans les pays du Golfe.
Un audit annoncé, une crédibilité contestée
Face à la pression des bailleurs de fonds et des organisations de la société civile, le gouvernement camerounais a annoncé la réalisation d’un audit approfondi du secteur aurifère national. L’initiative, bien que nécessaire, suscite d’emblée un scepticisme prononcé. Plusieurs observateurs, relayés par Jeune Afrique, pointent du doigt le manque d’indépendance des organes susceptibles de mener cet exercice, ainsi que l’absence de mécanismes clairs pour garantir la transparence des conclusions. La question de savoir qui conduira cet audit, avec quels moyens et selon quels critères d’imputabilité, reste en suspens.
Des organisations non gouvernementales spécialisées dans la gouvernance des ressources naturelles rappellent par ailleurs que de nombreux audits similaires menés dans d’autres pays africains se sont soldés par des rapports expurgés, jamais rendus publics dans leur intégralité, ou dont les recommandations sont restées lettre morte. L’enjeu dépasse la simple comptabilité minière : il touche à la souveraineté fiscale du Cameroun, à sa capacité à financer ses politiques publiques et à l’image que le pays projette auprès des investisseurs étrangers.
Alors que le Cameroun aspire à valoriser davantage ses ressources naturelles pour financer son développement, la transparence de cet audit constituera un test décisif pour mesurer la volonté réelle des autorités de reprendre le contrôle d’un secteur minier qui échappe, pour l’heure, largement à l’État, au détriment de millions de citoyens camerounais dont les richesses souterraines s’évaporent silencieusement vers des places financières lointaines.





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