Un ressortissant cambodgien se retrouve expulsé non pas vers son pays d’origine, mais vers l’Eswatini, un petit royaume enclavé d’Afrique australe. Ce cas ahurissant, révélé par Africanews, illustre avec une brutalité rare les dérives d’une politique migratoire américaine de plus en plus décriée sur la scène internationale.
Un homme perdu entre deux continents
L’histoire commence comme un cauchemar administratif dont on ne trouve pas l’issue. Cet homme, dont l’identité n’a pas été pleinement divulguée pour des raisons de sécurité, vivait aux États-Unis lorsqu’il a été appréhendé par les autorités d’immigration américaines dans le cadre des vastes opérations d’expulsion massives menées par l’administration Trump. Mais au lieu d’être renvoyé au Cambodge, son pays de naissance, il s’est retrouvé embarqué dans un vol à destination de l’Eswatini, anciennement connu sous le nom de Swaziland, un royaume d’Afrique australe bordé par le Mozambique et l’Afrique du Sud.
«Je ne comprenais pas pourquoi j’étais expulsé vers l’Afrique, car je suis cambodgien», a-t-il déclaré, exprimant une confusion et une détresse que l’on peine à imaginer. Arrivé dans un pays dont il ne parle pas la langue, dont il ne connaît ni les coutumes ni la géographie, et avec lequel il n’entretient aucun lien, cet homme s’est retrouvé dans un vide juridique et humain total, sans ressources, sans réseau, sans statut légal clairement défini.
L’Eswatini, pays récipiendaire malgré lui
Le royaume d’Eswatini, dirigé depuis 1986 par le roi Mswati III, est l’un des derniers régimes absolutistes du continent africain. Ce petit État de moins d’un million d’habitants, qui fait face à une pauvreté endémique et à l’un des taux de prévalence du VIH les plus élevés au monde, n’était manifestement pas préparé à recevoir des ressortissants étrangers expulsés depuis les États-Unis sans accord bilatéral clairement établi en la matière. La question de la responsabilité de l’accueil de cet homme et de sa prise en charge reste entièrement posée.
Ce cas n’est pas isolé. Depuis le début de l’année 2025, les États-Unis ont multiplié les accords d’expulsion avec des pays tiers, parfois sans lien direct avec les ressortissants concernés. Des pays d’Amérique latine comme le Salvador ou le Panama ont été utilisés comme destinations intermédiaires ou définitives pour des expulsés qui n’en sont pas originaires. Désormais, l’Afrique semble également intégrée dans cette logique de sous-traitance de la politique migratoire américaine, une évolution qui inquiète profondément les organisations de défense des droits humains.
Une politique migratoire qui interroge le droit international
Sur le plan du droit international, cette situation soulève des questions fondamentales. La Convention de 1951 relative au statut des réfugiés, ainsi que les principes généraux du droit international, posent clairement l’obligation de non-refoulement et interdisent en principe le renvoi d’une personne vers un pays où elle risque de subir des traitements inhumains ou dégradants. Renvoyer un individu vers un pays tiers sans son consentement et sans garantie de protection constitue une violation potentielle de ces engagements internationaux.
Des organisations comme Human Rights Watch et Amnesty International ont déjà tiré la sonnette d’alarme face à la généralisation de ces pratiques. Elles dénoncent une instrumentalisation des pays du Sud global, et notamment des pays africains, comme soupapes de décompression d’une politique migratoire de plus en plus répressive, sans que ces États disposent des moyens juridiques ou matériels pour assurer la protection des personnes ainsi déposées sur leur sol.
L’Afrique face à une nouvelle forme de pression extérieure
Pour les analystes du continent africain, ce type d’affaire s’inscrit dans une tendance plus large. Après des décennies de conditionnalités économiques imposées par les institutions de Bretton Woods, puis les pressions liées à la guerre contre le terrorisme au Sahel, l’Afrique se voit aujourd’hui proposer — ou imposer — un rôle de zone tampon dans la gestion des flux migratoires mondiaux. Certains gouvernements africains, fragilisés économiquement, pourraient être tentés d’accepter des accords d’expulsion en échange de compensations financières, au risque de compromettre leur souveraineté et leurs obligations humanitaires.
Le cas de ce Cambodgien déposé en Eswatini est peut-être le symbole le plus saisissant de cette dérive : celui d’un homme devenu, malgré lui, le révélateur d’un système mondial de gestion des indésirables où la géographie elle-même n’est plus un repère, et où la question de savoir qui est responsable de qui reste, tragiquement, sans réponse.





Laisser une Réponse