Sept ans après la restitution symbolique du sabre d’El Hadj Oumar Tall au Sénégal, ses descendants et la société civile africaine continuent de réclamer ses manuscrits, toujours conservés sur le sol français. Une bataille qui dépasse le cadre familial pour devenir un enjeu politique et civilisationnel majeur entre Paris et Dakar.
Un héritage intellectuel retenu en France
El Hadj Oumar Tall, fondateur de l’empire toucouleur au XIXe siècle, est l’une des figures les plus emblématiques de la résistance africaine à la colonisation française. Conquérant, théologien et érudit de l’islam, il a laissé derrière lui un corpus manuscrit d’une valeur historique et spirituelle inestimable. Ces documents, rédigés en arabe et en peul, constituent une mémoire vivante des sociétés sahéliennes, de leur organisation politique, de leur pensée religieuse et de leurs stratégies de résistance face aux puissances coloniales européennes.
Or, selon des informations relayées par Jeune Afrique, ces manuscrits demeurent à ce jour conservés en France, loin de la terre qui les a vus naître. Leurs gardiens institutionnels français invoquent des questions de conservation, de catalogage et de statut juridique pour justifier l’absence de restitution formelle. Des arguments que les descendants d’El Hadj Oumar Tall et les milieux culturels africains balaient d’un revers de main, dénonçant une rétention délibérée d’un patrimoine qui ne leur appartient pas.
Le sabre rendu, les écrits confisqués
En 2018, la France avait pourtant posé un geste fort en restituant le sabre du chef toucouleur à ses héritiers, lors d’une cérémonie qui avait suscité une émotion considérable au Sénégal et dans toute la diaspora peule. Cet acte, salué comme une avancée historique, avait été perçu comme le début d’un processus plus large de réparation mémorielle. Il n’en a rien été. Les manuscrits, eux, sont restés là où les soldats et administrateurs coloniaux les avaient emportés au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, après la défaite militaire et la mort d’El Hadj Oumar Tall en 1864.
Cette situation illustre une réalité plus globale et douloureuse : malgré les engagements répétés de Paris en matière de restitution du patrimoine africain, les avancées concrètes demeurent rares et fragmentaires. Le rapport Sarr-Savoy, remis à Emmanuel Macron en 2018, préconisait pourtant des restitutions massives et rapides. Quelques pièces ont été restituées au Bénin, des discussions sont en cours avec d’autres pays, mais le bilan global reste maigre.
Un combat qui s’inscrit dans une dynamique mondiale
La question de la restitution du patrimoine culturel africain ne se pose pas en vase clos. Elle s’inscrit dans un mouvement mondial de révision des rapports entre anciennes puissances coloniales et peuples colonisés. En Iran, des objets archéologiques pillés au fil des décennies font l’objet de revendications similaires auprès des musées occidentaux. Au Moyen-Orient, plusieurs États réclament des artefacts conservés dans des institutions européennes et américaines. L’Afrique, continent le plus spolié de son patrimoine matériel et immatériel, est au coeur de ce débat universel sur la justice culturelle et la souveraineté historique.
Pour les descendants d’El Hadj Oumar Tall, la restitution des manuscrits n’est pas seulement une question de possession matérielle. C’est une exigence de dignité. Ces textes, qui documentent la pensée d’un homme ayant défié l’armée française pendant des décennies, appartiennent à une mémoire collective que la colonisation a systématiquement tenté d’effacer. Les récupérer, c’est reconstituer une identité, affirmer une continuité historique et offrir aux générations futures les outils nécessaires pour comprendre leur propre passé.
Le gouvernement sénégalais, sous l’impulsion des nouvelles autorités issues du mouvement Pastef, semble disposé à hausser le ton sur ces questions patrimoniales, dans le cadre d’une diplomatie africaine plus assertive. Reste à savoir si Paris, encore enlisé dans ses ambiguïtés postcoloniales, sera prêt à aller au-delà des gestes symboliques pour honorer pleinement ses obligations envers les peuples dont ses armées ont pillé l’héritage.
À l’heure où la relation franco-africaine traverse une crise profonde et où plusieurs capitales du continent ont choisi de tourner la page d’une certaine forme de Françafrique, le sort des manuscrits d’El Hadj Oumar Tall pourrait bien devenir un test décisif de la sincérité des engagements français en matière de décolonisation mémorielle.





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