Scandale Nestlé : l’Afrique sacrifiée sur l’autel du profit, les bébés gavés de sucre

Une nouvelle enquête accablante de l’ONG suisse Public Eye révèle que Nestlé continue d’ajouter des quantités massives de sucre dans ses aliments pour bébés vendus en Afrique, alors que les mêmes produits commercialisés en Europe en sont dépourvus. Ce double standard raciste expose des millions de nourrissons africains à l’obésité et au diabète dès leurs premiers mois de vie, dans ce qui s’apparente à un véritable crime sanitaire néocolonial.

Une deuxième enquête qui enfonce le clou

L’ONG suisse Public Eye a publié mardi 18 novembre 2024 une nouvelle étude dévastatrice qui démontre que le géant agroalimentaire Nestlé persiste dans ses pratiques discriminatoires consistant à ajouter du sucre en quantités importantes dans les aliments pour nourrissons de la marque Cerelac vendus exclusivement sur le continent africain. Cette seconde investigation, qui intervient un an et demi après une première enquête similaire publiée en avril 2024 et qui avait déjà provoqué un scandale international, se concentre cette fois uniquement sur l’Afrique où l’obésité, longtemps considérée comme un problème affectant principalement les pays riches occidentaux, connaît une progression alarmante et rapide touchant désormais aussi bien les adultes que les enfants. Pour réaliser cette étude approfondie, Public Eye a sollicité des organisations locales de défense des consommateurs et des associations travaillant sur les questions de nutrition dans 20 pays africains, leur demandant d’acheter les produits Cerelac dans les supermarchés ordinaires fréquentés par les populations locales et de les expédier en Suisse pour analyse. L’ONG a ainsi rassemblé près de 100 produits différents qu’elle a fait analyser par Inovalys, un laboratoire de référence français spécialisé dans l’analyse agroalimentaire et reconnu pour la fiabilité de ses protocoles d’évaluation. Les résultats de cette analyse systématique sont tout simplement accablants et révèlent l’ampleur d’un scandale sanitaire qui touche des millions de bébés africains dont les parents font confiance à une marque mondialement connue qu’ils croient soucieuse de la santé de leurs enfants.

Des quantités de sucre alarmantes dans les produits africains

Selon les résultats publiés par Public Eye, plus de 90% des produits Cerelac analysés et destinés aux bébés africains âgés de six mois et plus contenaient des quantités élevées de sucre ajouté, proportion écrasante qui démontre qu’il ne s’agit nullement d’accidents isolés mais bien d’une politique délibérée et systématique de la multinationale. Chaque portion analysée comptait en moyenne près de six grammes de sucre ajouté, soit l’équivalent d’un carré et demi de sucre blanc que les parents donnent ainsi à leurs nourrissons sans même en avoir conscience puisque l’information n’est pas clairement indiquée sur les emballages. Ce niveau moyen est 50% plus élevé que celui détecté lors de la première investigation menée en 2024 qui portait principalement sur les produits vendus en Asie et en Amérique latine, ce qui signifie que l’Afrique subit la pire des discriminations de la part de Nestlé avec les taux de sucre ajouté les plus élevés au monde pour des produits théoriquement identiques. La quantité la plus élevée détectée lors de cette enquête africaine a été trouvée dans un produit Cerelac vendu au Kenya et destiné à des bébés de seulement six mois, avec 7,5 grammes de sucre ajouté par portion, soit près de deux carrés de sucre complets que les parents kényans donnent à leurs nourrissons plusieurs fois par jour en pensant leur offrir une alimentation saine et équilibrée. Au Burundi, les produits Cerelac contenaient en moyenne 7,3 grammes de sucre ajouté par portion, tandis qu’en Afrique du Sud ils en contenaient 3,6 grammes, ce qui reste considérable pour des organismes aussi jeunes et fragiles. Laurent Gaberell, responsable des questions d’agriculture et d’alimentation au sein de Public Eye, tire la sonnette d’alarme avec force : « Ce sont des produits donnés à des bébés de six mois, à cette période cruciale où se définissent les goûts alimentaires qui vont perdurer toute la vie », avec le risque terrible qu’ils deviennent « accros au sucre » dès leurs premiers mois d’existence, addiction qui les suivra tout au long de leur vie et les exposera à des risques majeurs de surpoids, d’obésité, de diabète de type 2 et de maladies cardiovasculaires précoces.

Un double standard raciste et néocolonial inacceptable

Ce qui rend ce scandale particulièrement révoltant et choquant, c’est le double standard manifeste et assumé pratiqué par Nestlé selon les marchés et les populations visées, discrimination qui s’apparente à une forme moderne de racisme systémique dans l’industrie agroalimentaire mondiale. En Suisse, pays où le géant agroalimentaire a son siège social historique à Vevey et où il emploie des milliers de personnes, les céréales pour bébés vendues par Nestlé sont entièrement exemptes de sucre ajouté et la mention « sans sucre ajouté » figure en bonne place sur les emballages comme argument commercial valorisant la qualité nutritionnelle du produit. Sur les marchés européens clés comme l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni où Nestlé commercialise également des céréales infantiles de la marque Cerelac, absolument tous les produits destinés aux bébés à partir de six mois sont sans sucre ajouté, conformément aux attentes des consommateurs européens sensibilisés aux dangers du sucre et aux recommandations des pédiatres et nutritionnistes. En Afrique du Sud par exemple, les céréales Cerelac saveur biscuit contiennent six grammes de sucre ajouté par portion, alors que le même produit avec la même saveur vendu en Suisse ou en Allemagne n’en contient absolument aucun, différence qui ne peut s’expliquer par aucune raison technique ou logistique puisqu’il s’agit du même produit fabriqué par la même entreprise. Fait révélateur de la stratégie commerciale discriminatoire de Nestlé : à l’exception de deux variantes récemment lancées en Afrique du Sud sous la pression médiatique et associative, pratiquement tous les produits sans sucre ajouté identifiés par Public Eye sur le marché africain n’étaient pas destinés au continent par Nestlé elle-même, mais importés d’Europe par d’autres acteurs commerciaux indépendants qui ont vu là une opportunité de marché. Comme le déclare avec force Lori Lake, professeure à l’Université du Cap en Afrique du Sud où Public Eye s’est rendu pour rencontrer des mères utilisant Cerelac dans des zones rurales défavorisées : « Ces pratiques abusives témoignent d’une longue histoire de colonialisme, d’exploitation et de racisme qui perdure sous des formes nouvelles mais tout aussi destructrices pour les populations africaines. »

Les objectifs commerciaux inavoués : créer une addiction précoce

La stratégie de Nestlé en ajoutant massivement du sucre dans ses produits destinés aux nourrissons africains répond à une logique commerciale cynique et parfaitement documentée par les spécialistes du marketing agroalimentaire : il s’agit de créer dès le plus jeune âge une accoutumance voire une véritable dépendance au goût sucré qui garantira la fidélisation à vie des consommateurs africains aux produits de la marque. « En ajoutant des sucres dans ces produits, l’unique objectif de Nestlé et d’autres industriels de l’alimentation infantile, c’est de créer une accoutumance ou une dépendance des enfants dès leurs premiers mois, parce qu’ils aiment naturellement le goût sucré », explique Laurent Gaberell avec une franchise bienvenue. « Et donc, si les produits qu’on leur donne sont très sucrés dès l’âge de six mois, ils vont systématiquement en redemander à l’avenir et refuser les aliments moins sucrés, ce qui créera un cercle vicieux dont il sera extrêmement difficile de sortir. » Le sucre, comme le démontrent abondamment les recherches scientifiques médicales depuis des décennies, agit sur le cerveau exactement comme certaines drogues en stimulant les circuits de la récompense et en créant un besoin compulsif qui s’apparente à une véritable addiction chimique, comparable dans ses mécanismes neurologiques à la dépendance à l’alcool ou aux opiacés. En exposant des bébés de six mois à ces quantités massives de sucre ajouté plusieurs fois par jour pendant la période cruciale où se forment leurs préférences gustatives qui les accompagneront toute leur vie, Nestlé condamne délibérément des millions d’enfants africains à devenir des consommateurs captifs de produits sucrés qui enrichiront l’entreprise pendant des décennies au prix de leur santé physique et mentale. Cette stratégie marketing criminelle est d’autant plus efficace que les parents africains, souvent peu informés des dangers du sucre et faisant confiance à une marque internationale prestigieuse qu’ils associent à la qualité et à la sécurité, ne se doutent absolument pas qu’ils sont en train d’empoisonner lentement leurs enfants en leur donnant ces céréales plusieurs fois par jour comme le recommande l’emballage.

Les conséquences sanitaires catastrophiques pour le continent

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a documenté avec précision l’explosion de l’obésité et du surpoids sur le continent africain au cours des deux dernières décennies, tendance alarmante qui devrait servir de signal d’alarme aux autorités sanitaires nationales. Le nombre d’adultes en surpoids a pratiquement doublé en Afrique entre 2000 et 2016, passant de 31% à 59% de la population adulte dans certains pays urbanisés, et les mêmes tendances préoccupantes sont observées chez les enfants dont les taux d’obésité augmentent de manière exponentielle dans les zones urbaines où la consommation d’aliments transformés industriels remplace progressivement l’alimentation traditionnelle. Cette épidémie d’obésité, longtemps considérée comme un problème exclusif des pays riches occidentaux où elle résulte de décennies de surconsommation et de sédentarité, se diffuse désormais rapidement à travers tout le continent africain avec des conséquences dramatiques pour les systèmes de santé déjà fragiles et sous-financés qui devront faire face dans les années à venir à une explosion des cas de diabète de type 2, d’hypertension artérielle, de maladies cardiovasculaires et de certains cancers directement liés au surpoids et à l’obésité. Les pratiques de Nestlé en matière d’ajout systématique de sucre dans les aliments pour bébés contribuent directement et massivement à cette catastrophe sanitaire en programmant biologiquement et psychologiquement dès les premiers mois de vie des millions d’enfants africains à développer une préférence pour les aliments sucrés qui les conduira inévitablement vers le surpoids à l’adolescence puis l’obésité à l’âge adulte avec toutes les complications médicales associées. Public Eye contrôle plus de 50% du marché africain des céréales infantiles avec des ventes annuelles dépassant 200 millions de francs suisses, ce qui signifie que des millions de bébés africains consomment quotidiennement ces produits sucrés et que l’impact sanitaire à long terme sera absolument considérable sur l’ensemble du continent.

Les réponses mensongères et cyniques de Nestlé

Confronté à ces accusations étayées par des analyses scientifiques indépendantes réalisées par un laboratoire reconnu internationalement, Nestlé a réagi par un communiqué de presse dans lequel le géant agroalimentaire rejette catégoriquement les conclusions de Public Eye en les qualifiant d' »allégations trompeuses et sans fondement », stratégie de déni total typique des multinationales prises la main dans le sac et qui tentent de noyer le poisson en contestant la méthodologie scientifique ou en jouant sur les mots. « Il est trompeur et scientifiquement inexact de qualifier les sucres provenant des céréales et naturellement présents dans les fruits de sucres raffinés ajoutés aux produits », affirme avec aplomb un porte-parole de Nestlé, argumentation spécieuse qui vise à créer la confusion dans l’esprit du public entre les sucres naturellement présents dans les ingrédients de base et le sucre industriel ajouté délibérément par le fabricant. « Si nous excluons les sucres provenant d’ingrédients tels que le lait, les céréales et les fruits, nos céréales pour nourrissons Cerelac ne contiennent pas les niveaux de sucres raffinés ajoutés mentionnés dans le rapport », poursuit le porte-parole en utilisant une formulation alambiquée destinée à semer le doute. Laurent Gaberell de Public Eye démonte méthodiquement cette défense fallacieuse : « Le laboratoire Inovalys a effectué une analyse complète des sucres présents dans les produits, mais nous n’avons retenu dans nos calculs que les quantités de saccharose et de miel, en excluant délibérément les sucres naturels provenant du lait, des fruits et des céréales utilisés comme ingrédients de base, de sorte que les chiffres que nous avançons concernent uniquement et exclusivement le sucre ajouté industriellement par Nestlé. » Nestlé affirme également que tous les taux de sucres ajoutés dans ses céréales pour nourrissons sont conformes aux normes fixées par le Codex Alimentarius, organisme international de normalisation alimentaire qui autorise effectivement jusqu’à 30% de sucre ajouté dans les céréales infantiles, limite extrêmement permissive qui date d’une époque où les dangers du sucre n’étaient pas aussi bien documentés qu’aujourd’hui. Mais comme le souligne justement Gaberell, « les réglementations en Afrique, en Suisse et dans l’Union européenne sont fondamentalement les mêmes puisqu’elles se basent toutes sur le Codex Alimentarius, ce qui signifie que Nestlé est légalement autorisée à ajouter du sucre dans ses produits européens également, mais l’entreprise a décidé volontairement de ne pas le faire en Europe parce qu’elle a parfaitement compris que les consommateurs européens ne veulent pas de sucre ajouté dans les aliments qu’ils donnent à leurs bébés. » Cette différence de traitement révèle brutalement le mépris de Nestlé pour les consommateurs africains considérés comme moins éduqués, moins exigeants et moins capables de se défendre collectivement contre les abus des multinationales.

Un système néocolonial de double standard généralisé

Le scandale Nestlé des céréales infantiles sucrées n’est malheureusement pas un cas isolé mais s’inscrit dans un système beaucoup plus large de doubles standards pratiqués par de nombreuses multinationales occidentales qui appliquent des normes de qualité et de sécurité radicalement différentes selon qu’elles vendent leurs produits en Europe et en Amérique du Nord ou dans les pays africains, asiatiques et latino-américains à revenus faibles et intermédiaires. Public Eye avait déjà démontré en 2019 que les cigarettes vendues en Afrique par les grands cigarettiers internationaux contiennent des niveaux beaucoup plus élevés de substances toxiques que celles commercialisées en Europe, profitant de l’absence ou de la faiblesse des contrôles sanitaires sur le continent pour écouler des produits encore plus dangereux que ceux qui sont déjà interdits ou fortement réglementés dans les pays occidentaux. Cette situation scandaleuse est en partie liée à l’absence de contrôles rigoureux dans un grand nombre de pays africains, faiblesse des structures étatiques qui résulte directement des plans d’ajustement structurel imposés à ces États dans les années 1980 et 1990 par le Fonds monétaire international et la Banque mondiale sous la pression des pays occidentaux créanciers, plans qui ont conduit à une atrophie dramatique de la fonction publique incluant les services d’inspection sanitaire et de contrôle de la qualité des produits alimentaires. Mais au-delà de ces facteurs structurels, se cache également et surtout une forme insidieuse mais indiscutable de racisme institutionnel qui considère implicitement que la santé et la vie des Africains valent moins que celles des Européens ou des Américains, et que les populations africaines constituent un marché captif où l’on peut écouler des produits de qualité inférieure voire franchement dangereux sans risquer de sanctions réelles ni de boycotts massifs comme cela se produirait immédiatement dans les pays occidentaux si de telles pratiques y étaient découvertes.

Les appels à l’action et les demandes de régulation

Face à ce scandale sanitaire d’ampleur continentale, Public Eye et ses partenaires africains formulent des exigences claires et non négociables envers Nestlé et les autorités publiques nationales et internationales compétentes. L’ONG demande formellement à Nestlé de respecter immédiatement et sans exception les directives de l’Organisation mondiale de la santé qui recommandent explicitement de ne pas ajouter de sucre dans les aliments destinés aux enfants de moins de deux ans, en renonçant totalement à l’ajout de sucre dans tous ses aliments pour bébés vendus partout dans le monde sans distinction de pays ou de revenus des populations. Dix-neuf organisations de la société civile issues de 13 pays africains différents ont signé conjointement un appel pressant dans ce sens, démontrant que la mobilisation contre ces pratiques criminelles s’organise à l’échelle continentale. Le Réseau international d’action pour l’alimentation infantile (IBFAN), organisation mondiale qui surveille depuis des décennies les pratiques des fabricants d’aliments pour bébés, soutient pleinement cette campagne et demande l’adoption de réglementations contraignantes au niveau international interdisant formellement tout ajout de sucre dans les aliments destinés aux nourrissons et jeunes enfants. Les gouvernements africains sont également interpellés et doivent prendre leurs responsabilités en renforçant drastiquement leurs capacités de contrôle de la qualité des produits alimentaires importés et en adoptant des législations nationales strictes interdisant la commercialisation sur leur territoire de produits qui ne respectent pas les normes les plus élevées appliquées dans les pays d’origine des multinationales. L’Union africaine devrait également se saisir de cette question sanitaire continentale et adopter des normes communes pour l’ensemble du continent afin d’éviter que les multinationales n’exploitent les différences de réglementation entre pays pour continuer leurs pratiques discriminatoires. Enfin, les consommateurs africains eux-mêmes doivent être informés de ces scandales et encouragés à boycotter massivement les marques qui pratiquent ces doubles standards inacceptables, seule manière d’obliger ces entreprises à modifier leurs comportements par la menace de pertes financières substantielles.

Avatar photo
El Djezairi Bilal est journaliste et analyste politique, passionné par les luttes d'émancipation et l'histoire contemporaine du continent africain. Héritier d'une tradition éditoriale fondée dans le souffle de l'indépendance algérienne, il a ressuscité Révolution Africaine — titre historique né au lendemain de 1962 et disparu depuis — pour en faire un média numérique d'actualité panafricaine. À travers ce projet de mémoire et de continuité, il ambitionne d'offrir une information rigoureuse et engagée sur les mutations politiques, sociales et géopolitiques qui traversent l'Afrique d'aujourd'hui. Fidèle à l'esprit combatif du titre originel, il défend une presse africaine indépendante, ancrée dans les réalités du continent et accessible à tous.
Quitter la version mobile