7 900 morts sur les routes migratoires en 2025 : le monde regarde, l’Afrique saigne

En 2025, près de 7 900 personnes ont perdu la vie ou ont disparu en tentant de fuir la misère, la guerre ou la répression. Derrière ce chiffre glaçant, publié par l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), se cache une réalité que les gouvernements du Nord continuent de traiter comme un problème de sécurité plutôt que comme une tragédie humaine. Pour les peuples africains, ce bilan est un miroir brutal d’un ordre mondial qui broie les corps des plus vulnérables.

Un bilan qui dépasse l’entendement

L’OIM, dans un rapport relayé notamment par Le Monde Afrique, dénonce sans ambiguïté « la poursuite et l’aggravation d’un échec mondial à mettre fin à ces décès évitables ». Ce vocabulaire, rare dans la bouche d’une institution onusienne, dit tout de l’ampleur de la catastrophe. En 2025, les routes migratoires les plus meurtrières restent celles qui traversent la Méditerranée, le Sahara, le golfe d’Aden et l’Atlantique vers les Canaries. Des géographies africaines ou bordant l’Afrique qui concentrent l’essentiel du drame.

Ce ne sont pas des statistiques abstraites. Ce sont des pères de famille du Sénégal, des jeunes diplômés maliens, des mères de famille éthiopiennes, des adolescents guinéens. Des êtres humains poussés vers l’exil par des décennies de politiques économiques inégales, d’instabilité fomentée ou entretenue, et d’une fermeture systématique des voies légales de migration que les pays riches réservent à leurs propres ressortissants.

La Méditerranée, cimetière des politiques néocoloniales

Il est impossible d’analyser cette tragédie sans nommer ses causes structurelles. L’Union européenne a consacré des milliards d’euros non pas à des voies de migration sûres et légales, mais à l’externalisation de ses frontières : financement de garde-côtes libyens aux méthodes documentées comme violentes, accords controversés avec la Tunisie et d’autres États, déploiement de dispositifs de surveillance maritime qui repoussent les embarcations sans les secourir. Ce que l’Europe appelle « gestion des flux migratoires » ressemble, vu depuis Dakar, Bamako ou Alger, à une politique assumée de dissuasion par la mort.

L’Algérie, consciente de sa position de carrefour entre le Sahel, le Maghreb et la Méditerranée, a depuis plusieurs années tenté de porter une voix différente sur la scène internationale. Forte de son histoire de peuple ayant lui-même connu l’exil, la répression et la lutte pour sa dignité, l’Algérie appelle à des approches globales intégrant le développement économique des pays d’origine comme seule réponse durable. Cette posture, ancrée dans la tradition tiers-mondiste et panafricaine héritée de la Révolution de novembre 1954, contraste avec les politiques purement sécuritaires défendues par Paris ou Bruxelles.

Le Sud Global face à sa responsabilité collective

La solidarité Sud-Sud ne peut rester un slogan. Si les pays africains, arabes et du Global South dénoncent à juste titre les politiques migratoires criminogènes du Nord, ils doivent aussi s’interroger sur leur propre capacité à offrir des perspectives à leur jeunesse. Les causes profondes de la migration forcée — pauvreté, conflits armés, changement climatique, prédation des ressources naturelles — ne seront pas résolues par des discours, mais par des politiques souveraines, des intégrations régionales effectives et une rupture réelle avec les logiques de rente qui profitent à des élites connectées aux intérêts étrangers.

Le Forum de l’Union africaine, les sommets Afrique-monde arabe, les dynamiques émergentes des BRICS offrent des cadres dans lesquels cette question doit être posée frontalement. Car tant que l’Afrique exportera ses matières premières à bas prix et importera du chômage structurel, ses fils et ses filles continueront de s’aventurer sur des embarcations de fortune dans l’espoir d’une vie digne.

Nommer l’échec, exiger la justice

L’OIM parle d' »échec mondial ». Ce mot doit être entendu pour ce qu’il est : un acte d’accusation. Ne pas mourir en mer n’est pas un privilège, c’est un droit fondamental. La communauté internationale, et en premier lieu les puissances qui ont historiquement appauvri les régions d’où partent ces migrants, ont une dette morale et politique qu’aucun accord d’externalisation des frontières ne pourra solder.

En 2025, 7 900 personnes sont mortes pour avoir voulu vivre. La question qui s’impose désormais pour l’Afrique et le Sud Global est de savoir si la prochaine décennie sera celle du deuil subi ou celle d’une souveraineté reconquise, capable d’offrir à sa jeunesse des horizons qui ne finissent plus au fond de la mer.

Avatar photo
El Djezairi Bilal est journaliste et analyste politique, passionné par les luttes d'émancipation et l'histoire contemporaine du continent africain. Héritier d'une tradition éditoriale fondée dans le souffle de l'indépendance algérienne, il a ressuscité Révolution Africaine — titre historique né au lendemain de 1962 et disparu depuis — pour en faire un média numérique d'actualité panafricaine. À travers ce projet de mémoire et de continuité, il ambitionne d'offrir une information rigoureuse et engagée sur les mutations politiques, sociales et géopolitiques qui traversent l'Afrique d'aujourd'hui. Fidèle à l'esprit combatif du titre originel, il défend une presse africaine indépendante, ancrée dans les réalités du continent et accessible à tous.
Quitter la version mobile