La Constitution gabonaise impose un choix crucial aux membres du gouvernement élus députés
LIBREVILLE – Dans un tournant institutionnel majeur qui marque l’application stricte de la nouvelle Constitution de la Ve République, dix-huit ministres du gouvernement gabonais ont été contraints de présenter leur démission au président Brice Clotaire Oligui Nguema ce vendredi 15 novembre 2025. Cette décision sans précédent intervient à la veille de la mise en place du nouveau Parlement, prévue ce lundi 17 novembre, et illustre la volonté du pouvoir en place de respecter scrupuleusement le principe de séparation des pouvoirs inscrit dans la loi fondamentale du pays.
L’article 73 de la Constitution au cœur de cette restructuration gouvernementale
La démission collective de ces dix-huit ministres, soit plus de la moitié des membres du gouvernement de la Ve République, découle directement de l’application de l’article 73 de la nouvelle Constitution gabonaise adoptée par référendum le 16 novembre 2024. Cette disposition constitutionnelle établit une règle fondamentale qui interdit formellement le cumul d’un mandat parlementaire avec l’exercice de fonctions exécutives. Selon les termes précis de cet article, les fonctions de membre du gouvernement sont incompatibles avec l’exercice d’un mandat parlementaire, créant ainsi une barrière infranchissable entre le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif.
Cette incompatibilité n’est pas une simple recommandation mais une obligation constitutionnelle stricte qui vise à garantir l’équilibre institutionnel et à éviter toute confusion des pouvoirs au sein de l’appareil d’État. Le ministre de la Réforme des institutions, François Ndong Obiang, avait clairement annoncé dès le 3 novembre 2025 que tous les ministres élus députés lors des législatives des 27 septembre et 11 octobre devaient impérativement déposer leur démission avant l’installation du bureau du Parlement. Cette exigence constitutionnelle illustre la volonté du nouveau régime de placer la Ve République gabonaise sous le signe de la transparence et du respect strict de l’État de droit.
Un gouvernement amputé de figures clés et de proches collaborateurs du président
Parmi les dix-huit ministres démissionnaires figurent plusieurs personnalités de premier plan et proches collaborateurs du président Oligui Nguema. Le vice-président du gouvernement, Hugues Alexandre Barro Chambrier, fait partie de cette vague de démissions, tout comme des ministres d’État occupant des portefeuilles stratégiques. La ministre de la Défense nationale, Brigitte Onkanowa, élue députée, a également dû quitter ses fonctions gouvernementales, de même que le ministre d’État des Transports, de la Marine marchande et de la Logistique, Ulrich Manfoumbi Manfoumbi, considéré comme un fidèle du président.

Cette restructuration touche également des secteurs névralgiques de l’économie gabonaise et de l’administration publique. Les démissionnaires incluent les ministres des Affaires étrangères et de la Coopération, de la Santé, du Pétrole et du Gaz, de l’Industrie et de la Transformation locale, de l’Agriculture, de l’Élevage et du Développement rural, ainsi que ceux en charge de l’Environnement, de la Fonction publique, du Travail, et de nombreux autres départements ministériels. L’ampleur de cette reconfiguration gouvernementale souligne la volonté de nombreux ministres de briguer un mandat parlementaire, témoignant peut-être d’une stratégie politique visant à occuper des positions au sein du nouveau Parlement de la Ve République.
Une solution d’intérim pour assurer la continuité de l’action gouvernementale
Face à cette situation sans précédent qui aurait pu créer un vide institutionnel majeur, le président Brice Clotaire Oligui Nguema a opté pour une solution pragmatique en refusant de procéder à un remaniement gouvernemental immédiat. Par décret présidentiel daté du 14 novembre 2025, le chef de l’État a désigné neuf ministres restants pour assurer l’intérim des dix-huit portefeuilles vacants. Cette décision vise à garantir la continuité du service public et le traitement des dossiers urgents dans l’attente d’un remaniement gouvernemental complet dont la date n’a pas encore été annoncée.
Henri-Claude Oyima, ministre d’État de l’Économie, des Finances, de la Dette et des Participations, chargé de la lutte contre la vie chère, se voit confier un rôle central dans cette organisation transitoire. Il cumule désormais l’intérim du vice-président du gouvernement, fonction précédemment occupée par Hugues Alexandre Barro Chambrier, ainsi que celui de l’ancienne ministre de la Mer, de la Pêche et de l’Économie bleue, Laurence Ndong. Cette concentration de responsabilités fait de lui une figure clé du dispositif gouvernemental transitoire.
François Ndong Obiang, ministre de la Réforme et des Relations avec les Institutions, assure quant à lui l’intérim du ministre des Affaires étrangères et de la Coopération, Régis Onanga Ndiaye, ainsi que celui de l’ancienne ministre de la Fonction publique et du Renforcement des capacités, le professeur Marcelle Ibinga épouse Itsitsa, et du ministre du Travail, du Plein-emploi et du Dialogue social, Patrick Barbera Isaac. Hermann Immongault, ministre de l’Intérieur, de la Sécurité et de la Décentralisation, reprend le portefeuille de la Défense nationale laissé vacant par Brigitte Onkanowa.
Des critiques de l’opposition sur la gestion constitutionnelle de la crise
Cette solution d’intérim n’a pas fait l’unanimité au sein de la classe politique gabonaise. Le parti Ensemble pour le Gabon (EPG), formation d’opposition cornaquée par plusieurs figures politiques, a vivement dénoncé ce qu’il qualifie de contournement manifeste de la Constitution. Selon EPG, le recours à des ministres par intérim dans le cas de démissions définitives provoquées par une incompatibilité constitutionnelle ne repose sur aucun fondement juridique solide. Le parti soutient que l’intérim ne devrait concerner que les cas d’empêchement temporaire et non les départs définitifs, et réclame la nomination immédiate de nouveaux ministres pour remplacer les démissionnaires.
Dans un communiqué, le secrétaire général adjoint d’EPG, Aimé Mapangou, a déclaré que tout ministre démissionnaire devrait être remplacé immédiatement, questionnant la disposition constitutionnelle qui autoriserait le recours à des intérims dans une situation aussi claire d’incompatibilité définitive. La formation politique s’alarme de ce qu’elle considère comme une tendance préoccupante d’un pouvoir exécutif qui adapte la Constitution aux besoins du moment plutôt que de respecter strictement ses dispositions. EPG rappelle que la Constitution ne saurait être d’application aléatoire ou adaptable au gré des intérêts politiques du moment et que le choix du régime présidentiel librement consenti par les populations comprend des exigences qui s’imposent à tous, et d’abord aux gouvernants.
Les enjeux politiques d’un remaniement gouvernemental attendu
Cette crise institutionnelle ouvre la voie à un remaniement gouvernemental complet dont les contours et le calendrier restent encore flous. Les observateurs politiques s’interrogent sur la composition de la future équipe gouvernementale et sur le sort réservé aux dix-huit ministres démissionnaires. Plusieurs scénarios sont envisageables : le président Oligui Nguema pourrait choisir de reconduire certains d’entre eux dans leurs fonctions ministérielles, les obligeant alors à renoncer à leur mandat parlementaire nouvellement acquis et à être remplacés par leurs suppléants à l’Assemblée nationale.
Une autre option consisterait à nommer de nouveaux visages à ces postes ministériels, permettant ainsi aux dix-huit élus de siéger pleinement au Parlement et de participer à la quatorzième législature qui s’ouvre. Cette seconde hypothèse marquerait un renouvellement important de l’équipe gouvernementale et pourrait signaler une volonté de diversification des profils au sein de l’exécutif. Le président pourrait également opter pour une solution mixte, reconduisant certains ministres tout en en nommant de nouveaux sur d’autres portefeuilles.
Lors de la réception des démissions, le président Brice Clotaire Oligui Nguema a insisté sur l’importance de préserver l’équilibre des pouvoirs et de consolider la nouvelle architecture politique du pays. Le vice-président sortant du gouvernement, Alexandre Barro Chambrier, a profité de cette cérémonie pour présenter un bilan d’étape des sept mois consacrés à la coordination de l’action gouvernementale depuis la formation du premier gouvernement de la Ve République en mai 2025. Il a évoqué les réformes majeures entreprises dans les domaines de la gouvernance, de la transparence et de la modernisation de l’administration publique.
Un test décisif pour la Ve République et la séparation des pouvoirs
Cette crise institutionnelle constitue un test majeur pour la jeune Ve République gabonaise qui cherche à s’affirmer comme un régime respectueux des principes démocratiques et de l’État de droit. L’application stricte de l’article 73 de la Constitution témoigne d’une volonté de rompre avec les pratiques du passé où le cumul des mandats et la confusion des pouvoirs étaient monnaie courante dans la vie politique gabonaise. La nouvelle Constitution adoptée en novembre 2024 a précisément été conçue pour renforcer les principes de séparation et de moralisation des pouvoirs, l’article 73 étant l’un des piliers de cette évolution institutionnelle.
Cette disposition vise à garantir la pleine disponibilité des membres du gouvernement pour l’action exécutive tout en évitant le cumul des rôles qui pourrait créer des conflits d’intérêts et affaiblir le contrôle parlementaire de l’action gouvernementale. En contraignant les ministres élus députés à choisir entre leur fonction exécutive et leur mandat législatif, la Constitution gabonaise entend assurer une séparation effective des pouvoirs et renforcer la transparence et l’efficacité de l’État. La Cour constitutionnelle, gardienne de la Constitution, pourrait être amenée à se prononcer sur la légalité du dispositif d’intérim mis en place et sur d’éventuelles violations de cette règle d’incompatibilité.
Le calendrier institutionnel de la fin de la transition
Cette restructuration gouvernementale intervient dans un calendrier institutionnel chargé qui doit marquer la fin officielle de la transition politique au Gabon. Le bureau de l’Assemblée nationale sera mis en place ce lundi 17 novembre 2025, permettant aux 142 députés élus lors des législatives de septembre et octobre derniers de faire leur entrée dans l’hémicycle du Palais Léon-Mba. La session inaugurale de l’Assemblée, consacrée à l’élection du bureau, devrait se tenir à huis clos selon les informations communiquées aux élus, une décision qui a également suscité des critiques d’EPG qui réclame l’ouverture au public de cette première séance de la nouvelle législature.
Le calendrier prévoit ensuite la mise en place du bureau du Sénat le 24 décembre 2025, après l’organisation des élections sénatoriales prévues les 8 et 25 novembre. Enfin, la prestation de serment des membres de la Cour constitutionnelle, fixée au 30 décembre 2025, marquera la fin de facto de la transition politique engagée après le coup d’État d’août 2023 qui a renversé le régime d’Ali Bongo Ondimba. Cette succession d’étapes institutionnelles vise à achever le renouvellement complet des institutions et à consolider la Ve République gabonaise née de l’élection présidentielle d’avril 2025 remportée par Brice Clotaire Oligui Nguema avec plus de 90% des suffrages.
Les implications pour l’avenir politique du Gabon
Au-delà de l’aspect institutionnel immédiat, cette crise gouvernementale soulève des questions fondamentales sur l’avenir politique du Gabon et sur la nature du régime mis en place par le président Oligui Nguema. L’ampleur des démissions et la nécessité d’un remaniement gouvernemental complet offrent au chef de l’État une opportunité de remodeler son équipe et potentiellement d’imprimer une nouvelle direction à son action gouvernementale. Les choix qui seront faits dans les prochaines semaines en matière de nominations ministérielles donneront des indications précieuses sur les priorités politiques du régime et sur sa capacité à maintenir l’équilibre entre continuité et renouvellement.
La gestion de cette transition gouvernementale sera également scrutée par la communauté internationale et les partenaires du Gabon qui observent avec attention l’évolution du pays depuis le coup d’État de 2023. La capacité du gouvernement à maintenir la stabilité politique et économique malgré ce bouleversement institutionnel constituera un test important de la solidité du nouveau régime. Les secteurs stratégiques comme le pétrole, les mines, les transports et la santé, tous touchés par les démissions ministérielles, nécessitent une gestion continue pour éviter toute perturbation majeure de l’action publique.
Cette séquence politique marque également un moment symbolique dans la construction de la Ve République gabonaise. En appliquant strictement le principe constitutionnel d’incompatibilité entre fonctions gouvernementales et mandat parlementaire, le régime envoie un signal fort sur sa volonté de respecter les règles démocratiques et la séparation des pouvoirs. Reste à voir si cette rigueur constitutionnelle se confirmera dans la durée et si le Gabon parviendra à consolider son nouveau cadre institutionnel pour sortir définitivement de l’ère de la transition et construire un système politique stable et démocratique.












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