Vendredi 21 novembre, 303 élèves et 12 enseignants ont été enlevés à l’école catholique Saint Mary dans l’État du Niger, portant à 315 le nombre total de victimes de ce qui constitue l’un des plus importants enlèvements de masse de l’histoire récente du Nigeria. Cette tragédie survient quatre jours seulement après le rapt de 25 lycéennes dans l’État voisin de Kebbi, illustrant l’échec catastrophique de l’État nigérian à protéger ses enfants et l’ampleur d’une crise sécuritaire devenue incontrôlable.
Un raid nocturne d’une ampleur inédite depuis Chibok
Tôt vendredi matin 21 novembre, des hommes lourdement armés ont pris d’assaut l’école catholique mixte Saint Mary située à Papiri, dans la zone de gouvernement local d’Agwarra, État du Niger, à environ 600 kilomètres au nord-ouest d’Abuja, la capitale fédérale. L’Association des chrétiens du Nigeria (CAN), citant Bulus Dauwa Yohanna, évêque catholique du diocèse de Kontagora dont dépend l’établissement, indique que le nombre total de personnes enlevées s’élève désormais à 303 élèves âgés de 10 à 18 ans, filles et garçons confondus, ainsi que 12 enseignants, soit 315 victimes au total représentant près de la moitié des effectifs de l’école qui comptait 629 élèves inscrits. Un précédent bilan communiqué vendredi faisait état de 227 disparus, mais après vérifications minutieuses menées par les autorités religieuses et scolaires sur place, « nous avons découvert que 88 autres élèves avaient été capturés après avoir tenté de s’enfuir pendant l’attaque », a précisé l’évêque Yohanna dans son communiqué officiel diffusé samedi après-midi. Les photos prises dans les dortoirs vidés et partagées par le révérend montrent des lits superposés désertés, des casiers ouverts et fracturés, des affaires éparpillées sur le sol dans un désordre témoignant de la panique qui a saisi les élèves lorsque les assaillants ont fait irruption dans l’enceinte scolaire au cœur de la nuit. Ce raid d’une ampleur exceptionnelle constitue le plus important enlèvement de masse survenu au Nigeria depuis le tristement célèbre kidnapping de 276 lycéennes de Chibok par les jihadistes de Boko Haram en avril 2014 dans l’État de Borno, dans le nord-est du pays, tragédie qui avait déclenché une indignation mondiale et donné naissance à la campagne internationale #BringBackOurGirls portée par de nombreuses personnalités dont Michelle Obama, alors première dame des États-Unis.
Une semaine noire pour l’éducation nigériane
Cet enlèvement massif à l’école Saint Mary survient seulement quatre jours après qu’un autre raid similaire a frappé l’État voisin de Kebbi, dans le nord-ouest, où des hommes armés ont enlevé lundi 17 novembre 25 jeunes lycéennes d’un établissement scolaire, dont une seule est parvenue à s’échapper selon les autorités locales qui continuent de rechercher activement les autres victimes dont la trace a été perdue dans les immenses zones forestières de la région. Cette accumulation vertigineuse d’enlèvements d’enfants en milieu scolaire sur une période aussi courte – plus de 340 victimes en l’espace de cinq jours seulement – révèle une détérioration spectaculaire et alarmante de la situation sécuritaire dans les États du nord et du centre du Nigeria, régions désormais totalement livrées aux bandes criminelles lourdement armées qui opèrent en toute impunité et qui semblent défier ouvertement l’autorité d’un État fédéral manifestement incapable de protéger ses citoyens les plus vulnérables. Stella Shaibu, infirmière de 40 ans interrogée par l’AFP alors qu’elle venait récupérer sa fille dans une école publique de Bwari située à une heure de route d’Abuja et visée par la décision gouvernementale de fermeture préventive, résume le sentiment d’impuissance et de colère qui gagne les parents nigérians : « Comment 300 élèves peuvent être emmenés en même temps ? Comment des enfants peuvent-ils être enlevés en l’espace de trois ou quatre jours sans que personne ne puisse rien faire ? Le gouvernement ne fait rien pour endiguer l’insécurité dans ce pays. » Ces questions rhétoriques mais déchirantes posées par cette mère de famille expriment le désarroi d’une population qui ne croit plus en la capacité de ses dirigeants à assurer la fonction la plus élémentaire d’un État : protéger ses enfants.
La fermeture d’urgence des écoles dans plusieurs États
Face à cette catastrophe humanitaire et sécuritaire, le gouverneur de l’État du Niger Mohammed Umaru Bago a décidé samedi de fermer immédiatement toutes les écoles de son État jusqu’à nouvel ordre, mesure d’urgence imitée dans la foulée par les autorités des États voisins de Katsina et de Plateau également confrontés à une insécurité grandissante et craignant de connaître le même sort tragique. Le ministère fédéral de l’Éducation a de son côté annoncé la fermeture temporaire de 47 pensionnats d’enseignement secondaire gérés par le gouvernement central, établissements situés essentiellement dans les régions du nord du pays considérées comme particulièrement exposées aux attaques de groupes armés. Ces fermetures massives d’établissements scolaires, bien que compréhensibles dans l’urgence immédiate pour éviter de nouveaux drames, privent des dizaines de milliers d’enfants d’accès à l’éducation et marquent une victoire supplémentaire pour les criminels qui terrorisent ces régions, contribuant ainsi à perpétuer le cycle de sous-développement et de pauvreté qui alimente précisément l’insécurité chronique dont souffre le Nigeria. Le gouvernement fédéral nigérian n’a pas fait de commentaire officiel pour le moment sur le nombre exact de personnes enlevées à l’école Saint Mary, le gouverneur Bago ayant simplement assuré à la presse samedi que les forces de sécurité étaient encore en train de compter précisément les victimes et qu’elles fourniraient un chiffrage définitif d’ici la fin de la journée, promesse qui n’a finalement pas été tenue alors que le décompte officiel tarde à être communiqué.
Tinubu annule sa participation au G20 pour gérer la crise
La gravité exceptionnelle de cette crise a contraint le président Bola Ahmed Tinubu à annuler au dernier moment tous ses engagements internationaux prévus, notamment sa participation très attendue au sommet historique du G20 organisé ce weekend à Johannesburg en Afrique du Sud, premier sommet de ce format jamais tenu sur le sol africain. Cette décision, rare pour un chef d’État qui attache généralement une grande importance à sa présence sur la scène internationale, témoigne de la pression politique considérable que subit le président nigérian face à une opinion publique révoltée par l’accumulation des drames sécuritaires et par l’incapacité manifeste de l’État à protéger les populations civiles malgré les promesses répétées d’éradication de l’insécurité faites pendant la campagne électorale de 2023. La Vice-Secrétaire générale de l’ONU Amina Mohammed, elle-même de nationalité nigériane et ancienne ministre de l’Environnement du pays, a exprimé samedi sa profonde inquiétude après cet énième enlèvement massif survenu dans une école nigériane, appelant avec force à la libération immédiate et sans condition de toutes les personnes kidnappées et rappelant un principe fondamental qui devrait être universel : « Les écoles doivent être des sanctuaires pour l’éducation et non des cibles d’attaques criminelles ou terroristes. Nous devons impérativement protéger les écoles et traduire les auteurs de ces crimes odieux en justice. » Le Coordonnateur résident et humanitaire des Nations unies au Nigeria, Mohamed Fall, a qualifié cette nouvelle de « déchirante », particulièrement quelques jours seulement après les enlèvements survenus dans l’État de Kebbi, soulignant le caractère systémique et répétitif de ces tragédies qui frappent le système éducatif nigérian.
Le contexte des menaces américaines de Trump
Cet enlèvement massif survient dans un contexte géopolitique particulièrement tendu entre le Nigeria et les États-Unis, le président américain Donald Trump ayant menacé début novembre d’intervenir militairement dans le pays le plus peuplé d’Afrique en raison de ce qu’il qualifie de « génocide des chrétiens » perpétré par des « terroristes islamistes » que le gouvernement nigérian « tolère » selon lui. « Si le gouvernement nigérian continue de tolérer les meurtres de chrétiens, les États-Unis cesseront immédiatement toute aide au Nigeria, et pourraient très bien aller dans ce pays désormais déshonoré en défouraillant à tout-va, pour anéantir complètement les terroristes islamistes qui commettent ces atrocités horribles », a déclaré Trump sur sa plateforme Truth Social le 1er novembre, ordonnant même au Pentagone de « se préparer à une éventuelle action militaire ». Le secrétaire américain à la Défense Pete Hegseth a appelé vendredi le Nigeria à « prendre des mesures urgentes et durables pour mettre fin aux violences contre les chrétiens », lors d’entretiens téléphoniques avec Nuhu Ribadu, conseiller à la sécurité nationale du président Tinubu. Ces accusations de « génocide chrétien » sont cependant fermement contestées par le gouvernement d’Abuja qui assure ne tolérer aucune persécution religieuse et rappelle que les nombreux conflits qui déchirent le pays – divisé de manière presque égale entre un sud à majorité chrétienne et un nord à majorité musulmane – touchent indistinctement tous les Nigérians quelle que soit leur religion. Des experts indépendants confirment cette analyse, soulignant que si des chrétiens sont effectivement victimes de violences au Nigeria, les musulmans le sont également en grand nombre, et que les causes profondes de l’insécurité relèvent davantage de la criminalité organisée, des rivalités économiques pour l’accès aux terres et aux ressources, et de l’effondrement de l’autorité étatique dans certaines zones, plutôt que d’une persécution religieuse systématique orchestrée ou tolérée par l’État.
Les gangs criminels établis dans de vastes zones forestières
Aucun groupe n’a pour l’heure revendiqué officiellement les enlèvements survenus à l’école Saint Mary de Papiri ni ceux de Kebbi survenus quatre jours plus tôt, silence habituel des auteurs de ces rapts qui préfèrent généralement négocier discrètement le versement de rançons plutôt que de s’exposer médiatiquement en revendiquant leurs crimes. Les autorités et les analystes sécuritaires pointent du doigt les bandes criminelles lourdement armées, communément appelées « bandits » par les populations locales, qui ont établi leurs camps de base dans une vaste zone forestière difficile d’accès qui s’étend sur plusieurs États du nord et du centre du Nigeria, dont ceux du Niger, de Zamfara, Katsina, Kaduna, Sokoto et Kebbi. Une source onusienne s’exprimant sous couvert d’anonymat, probablement un responsable de l’OCHA ou d’une agence spécialisée présente sur le terrain, a indiqué que les jeunes filles enlevées lundi à Kebbi avaient probablement été emmenées dans la forêt de Birnin Gwari située dans l’État voisin de Kaduna, immense zone de refuge et de transit pour ces groupes armés qui y bénéficient d’une connaissance parfaite du terrain et échappent ainsi facilement aux forces militaires nigérianes déployées pour les traquer. Ces bandes criminelles, qui à l’origine étaient principalement constituées d’éleveurs peuls marginalisés impliqués dans des conflits locaux pour l’accès aux pâturages et aux points d’eau avec les agriculteurs sédentaires, se sont progressivement transformées au fil des années en organisations criminelles professionnelles motivées essentiellement par l’appât du gain financier que génèrent les rançons versées pour la libération des otages. Si ces bandits n’ont initialement pas d’idéologie religieuse ou politique particulière contrairement aux jihadistes de Boko Haram, leur rapprochement croissant observé ces dernières années avec les groupes jihadistes opérant dans le nord-est du pays inquiète sérieusement les autorités nigérianes et les analystes de sécurité qui craignent une convergence opérationnelle et idéologique entre criminalité pure et terrorisme islamiste.
Un héritage douloureux depuis Chibok
Le Nigeria reste profondément marqué dans sa mémoire collective par l’enlèvement des près de 300 jeunes filles de Chibok par les jihadistes de Boko Haram dans l’État de Borno en avril 2014, tragédie qui a fait le tour du monde et symbolisé l’échec de l’État nigérian à protéger ses enfants scolarisés. Plus de dix ans après ce drame, certaines de ces lycéennes de Chibok sont toujours portées disparues selon l’UNICEF qui estime à 96 le nombre de filles toujours en captivité ou dont le sort demeure inconnu, tandis que d’autres ont été libérées au fil des ans soit par des opérations militaires soit par des négociations opaques impliquant parfois le versement de rançons ou l’échange de prisonniers. Depuis cette attaque emblématique de Chibok, l’ONG Save the Children estime que plus de 1 600 enfants ont été enlevés dans des écoles du nord du Nigeria, chiffre qui témoigne de l’ampleur d’un phénomène devenu systémique et qui a transformé la scolarisation en acte de bravoure dans de vastes régions du pays. Face à la menace permanente d’attaques contre les écoles, beaucoup d’établissements ont été contraints de fermer complètement et définitivement leurs portes, contribuant ainsi à faire du Nigeria le pays comptant le plus grand nombre d’enfants non scolarisés au monde avec plus de 20 millions selon les estimations de l’UNESCO, chiffre effrayant qui hypothèque gravement l’avenir de toute une génération et du pays dans son ensemble. Selon l’UNICEF, 66% des enfants non scolarisés au Nigeria proviennent des régions du nord-est et du nord-ouest, parmi les zones les plus pauvres et les plus instables du pays où l’insécurité chronique se conjugue avec le sous-développement économique et social pour créer un cercle vicieux dont il semble impossible de sortir.
L’indignation internationale et les appels à l’action
Le bureau nigérian de l’UNESCO, agence onusienne en charge de l’éducation, de la science et de la culture, a vigoureusement condamné ce nouvel enlèvement massif d’élèves et d’enseignants, rappelant avec insistance que « les écoles ne doivent jamais être des cibles d’attaques, quelles que soient les circonstances, et que leur protection relève du droit international humanitaire que tous les acteurs armés doivent respecter ». « Nous sommes aux côtés des victimes, de leurs familles et du gouvernement du Nigeria, et nous appelons à la libération immédiate et inconditionnelle de tous les enfants et enseignants enlevés », a déclaré l’agence dans un communiqué officiel diffusé samedi. Human Rights Watch, organisation internationale de défense des droits humains qui documente depuis des années les enlèvements d’enfants au Nigeria, a rappelé dans une déclaration publiée en avril 2024 à l’occasion du dixième anniversaire du drame de Chibok que « pour de nombreux enfants du nord du Nigeria, poursuivre sa scolarité signifie faire face à la menace constante d’un enlèvement, dilemme intenable qui ne devrait jamais être imposé à des enfants cherchant simplement à s’éduquer ». L’organisation pointe l’échec persistant des autorités nigérianes à mettre en place et à maintenir des mesures de sécurité efficaces pour créer un environnement scolaire véritablement sûr pour chaque enfant, malgré les engagements internationaux pris par le gouvernement après le choc de Chibok, notamment l’adhésion à la Déclaration sur la sécurité dans les écoles et le lancement d’une Initiative pour des écoles sûres qui n’ont manifestement pas produit les résultats escomptés sur le terrain.












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