La politique ivoirienne est en ébullition. Radié du Parti du Peuple Africain de Côte d’Ivoire (PPA-CI) de Laurent Gbagbo en mai dernier, l’ingénieur et ancien ministre Ahoua Don Mello prépare activement, depuis la capitale russe, la création d’une nouvelle formation politique à coloration souverainiste. Un mouvement qui s’inscrit dans une dynamique plus large de recomposition idéologique sur le continent africain, où la question de l’indépendance réelle vis-à-vis des puissances étrangères est désormais au coeur des débats populaires.
Un homme, une rupture, une vision
Selon les informations révélées par Jeune Afrique, Ahoua Don Mello, actuellement conseiller spécial du patronat russe, ne s’est pas contenté de subir son éviction du PPA-CI. Il a choisi d’en faire un point de départ. Depuis Moscou, il coordonne les contours d’une formation politique qui se veut résolument ancrée dans les valeurs de souveraineté nationale et de rupture avec les tutelles extérieures. Pour ceux qui suivent la trajectoire de cet homme politique ivoirien de longue date, le tournant n’est pas une surprise : Don Mello a toujours affiché une ligne indépendantiste, critique des conditionnalités imposées à l’Afrique de l’Ouest par les institutions financières internationales et par l’ancienne puissance coloniale française.
Sa radiation du mouvement de Laurent Gbagbo, lui-même figure historique du nationalisme ivoirien, illustre paradoxalement la fragmentation d’un espace politique qui cherche encore à se consolider face à un pouvoir en place solidement établi autour d’Alassane Ouattara et du Rassemblement des Houphouëtistes pour la Démocratie et la Paix (RHDP).
Le souverainisme africain, une idée en marche
Le projet d’Ahoua Don Mello ne peut se lire qu’à la lumière d’un contexte continental profondément transformé. De Bamako à Ouagadougou, de Niamey à Conakry, une vague souverainiste déferle sur l’Afrique de l’Ouest, portée par des dirigeants qui revendiquent haut et fort le droit de leurs peuples à choisir leurs alliances, leurs partenaires économiques et leurs modèles de développement. Dans ce contexte, la création d’un parti souverainiste en Côte d’Ivoire — pays longtemps considéré comme le pivot de l’influence française en Afrique subsaharienne — revêt une signification symbolique et politique considérable.
La Côte d’Ivoire reste en effet l’un des derniers bastions d’une certaine orthodoxie pro-occidentale dans la sous-région. Le fait qu’un acteur politique d’envergure nationale choisisse d’y planter le drapeau du souverainisme témoigne d’une évolution des mentalités que les classes dirigeantes traditionnelles ne peuvent plus ignorer. Les jeunes Ivoiriens, comme leurs homologues maliens, burkinabè ou sénégalais, posent avec une urgence croissante les questions de la maîtrise des ressources naturelles, de la justice économique et de la dignité nationale.
Moscou comme base arrière : pragmatisme ou signal géopolitique ?
Le choix de Moscou comme lieu d’incubation de ce projet politique ne manquera pas d’alimenter les analyses géopolitiques. Alors que la Russie étend son influence sur le continent africain — via des accords militaires, des partenariats économiques et des opérations de communication — la présence d’Ahoua Don Mello au sein du patronat russe en tant que conseiller spécial interpelle. S’agit-il d’un positionnement stratégique délibéré, d’une recherche de soutiens alternatifs face à l’hégémonie occidentale, ou simplement d’une coïncidence biographique ? La réponse appartient à l’intéressé, mais le signal envoyé au paysage politique ivoirien et international est, lui, parfaitement lisible.
Il convient toutefois de rappeler que le souverainisme africain authentique ne saurait se réduire à un simple glissement d’une dépendance vers une autre. Les peuples africains, forts de leurs luttes de libération nationale — du FLN algérien aux indépendantistes ivoiriens — ont toujours su distinguer les alliances tactiques des soumissions structurelles. Le défi pour Don Mello sera précisément de démontrer que son projet porte une vision endogène, enracinée dans les réalités et les aspirations du peuple ivoirien, et non un simple avatar d’influences extérieures sous habillage nationaliste.
Un paysage politique ivoirien en recomposition
À l’approche des prochaines échéances électorales, la création d’un nouveau parti souverainiste pourrait rebattre les cartes d’une opposition ivoirienne morcelée. Entre le PPA-CI de Gbagbo qui peine à retrouver une unité interne, et une opposition classique qui cherche ses marques, l’espace pour une offre politique nouvelle et radicalement différente existe bel et bien. Don Mello disposera-t-il de la base militante, des ressources organisationnelles et du soutien populaire nécessaires pour transformer un projet né à Moscou en force politique réelle sur le terrain ivoirien ? C’est là toute la question.
Au-delà du cas ivoirien, l’émergence de ce parti potentiel rappelle que le continent africain est entré dans une phase de recomposition politique profonde, où les vieilles certitudes s’effritent et où les peuples réclament, avec une intensité inédite, le droit de décider souverainement de leur avenir — un droit que l’histoire leur a trop longtemps contesté.





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