Tunisie : quand la xénophobie se drape du droit, les migrants subsahariens dans la tourmente

Des scènes qui glacent le sang et interrogent la conscience africaine. Samedi, des manifestants tunisiens se sont rassemblés devant le siège du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés à Tunis pour exiger l’expulsion des immigrés sans papiers originaires d’Afrique subsaharienne. Un événement qui révèle les fractures profondes d’un continent dont l’unité proclamée se heurte, sur le terrain, à des réflexes identitaires hérités des logiques de division coloniale.

Une manifestation qui divise la société tunisienne

Selon les informations relayées par Africanews, le rassemblement devant le HCR de Tunis a réuni des citoyens tunisiens réclamant ouvertement le renvoi des ressortissants subsahariens en situation irrégulière. Si le droit de manifester est un acquis démocratique inaliénable, le fond du message, lui, soulève des questions autrement plus graves. Ces appels à l’expulsion collective ne surgissent pas dans un vide : ils s’inscrivent dans un climat de tensions xénophobes qui s’est durci en Tunisie depuis plusieurs années, culminant avec les déclarations du président Kaïs Saïed en février 2023, qui avait évoqué un prétendu « complot » visant à modifier la composition démographique du pays par l’afflux de migrants africains.

Ces propos, largement condamnés par les organisations de défense des droits humains et par de nombreuses voix africaines, avaient déclenché une vague de violences et d’expulsions arbitraires contre des ressortissants subsahariens sur le sol tunisien. Le rassemblement de ce samedi s’inscrit dans cette continuité inquiétante, et traduit une normalisation progressive d’un discours ouvertement discriminatoire.

La Tunisie, carrefour des migrations et des contradictions

La Tunisie occupe une position géographique et géopolitique particulière : pays de transit majeur pour les migrations vers l’Europe, elle est devenue, malgré elle ou avec la complicité de ses dirigeants, un verrou externalisé des frontières de l’Union européenne. Des accords conclus avec Bruxelles ont transformé Tunis en gendarme du Vieux Continent, chargé de contenir les flux migratoires en échange d’un soutien financier et diplomatique. Cette réalité est fondamentale pour comprendre les événements de samedi.

Ce n’est pas un hasard si les pressions xénophobes s’intensifient précisément lorsque l’Europe exige davantage de rigueur dans le contrôle des migrations. La Tunisie subit ainsi une double injonction : satisfaire ses partenaires européens en durcissant sa politique migratoire, et gérer une opinion publique fragilisée par une crise économique profonde, dans laquelle les migrants subsahariens deviennent des boucs émissaires commodes. Cette instrumentalisation de la misère africaine par des logiques géopolitiques euro-centrées est précisément ce que le panafricanisme combat depuis ses origines.

La responsabilité des États africains face à l’abandon des leurs

Au-delà du cas tunisien, c’est la question de la protection des ressortissants africains à l’étranger qui se pose avec acuité. Des milliers de jeunes originaires du Sénégal, de Côte d’Ivoire, du Mali, de Guinée ou du Cameroun se retrouvent dans des situations de grande vulnérabilité sur le sol tunisien, souvent sans soutien consulaire efficace, sans filet de sécurité, exposés aux rafles et aux violences. L’Union africaine, dont la charte fondatrice proclame la libre circulation des personnes sur le continent, demeure trop souvent silencieuse face à ces violations.

La mise en oeuvre effective du Protocole de libre circulation de la CEDEAO et les ambitions affichées du Passeport africain butent chaque jour sur ces réalités dramatiques. Tant que les États africains ne se doteront pas de mécanismes concrets de protection de leurs ressortissants en mobilité, les discours sur l’unité panafricaine resteront lettre morte face aux matraques et aux décrets d’expulsion.

Un défi pour la solidarité Sud-Sud

Il serait toutefois réducteur de n’appréhender cette crise qu’à travers le prisme de la seule responsabilité tunisienne. La précarité dans laquelle survivent ces migrants est elle-même le produit d’un système économique mondial inégal, hérité de la colonisation, qui prive les économies africaines de leurs ressources, de leurs cerveaux et de leurs perspectives. Quand un jeune Malien ou Guinéen risque sa vie pour traverser la Méditerranée, c’est que son pays n’a pas encore réussi à lui offrir un avenir digne — et cette faillite est en partie le résultat de décennies de pillage et de conditionnalités imposées par les institutions financières internationales.

La solidarité Sud-Sud ne peut se construire que sur une lucidité totale : ni en taisant les dérives xénophobes au nom d’une fraternité de façade, ni en ignorant les causes structurelles qui alimentent ces migrations désespérées. La véritable révolution africaine sera celle qui garantira à chaque citoyen du continent de pouvoir vivre et s’épanouir sur sa propre terre — et d’être accueilli avec dignité partout où il choisit de poser ses pas.

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El Djezairi Bilal est journaliste et analyste politique, passionné par les luttes d'émancipation et l'histoire contemporaine du continent africain. Héritier d'une tradition éditoriale fondée dans le souffle de l'indépendance algérienne, il a ressuscité Révolution Africaine — titre historique né au lendemain de 1962 et disparu depuis — pour en faire un média numérique d'actualité panafricaine. À travers ce projet de mémoire et de continuité, il ambitionne d'offrir une information rigoureuse et engagée sur les mutations politiques, sociales et géopolitiques qui traversent l'Afrique d'aujourd'hui. Fidèle à l'esprit combatif du titre originel, il défend une presse africaine indépendante, ancrée dans les réalités du continent et accessible à tous.
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