Cameroun : à l’Assemblée nationale, la chasse aux agents fictifs lance le défi de la souveraineté budgétaire

Dans un continent où la bataille pour la souveraineté réelle passe autant par les urnes que par les livres de comptes, le Cameroun offre aujourd’hui un cas d’école. Depuis la prise de fonction de Théodore Datouo à la tête de l’Assemblée nationale, c’est une véritable guerre de tranchées contre la gabegie institutionnelle qui s’est ouverte à Yaoundé. Une lutte qui dépasse les frontières camerounaises et interpelle l’ensemble du continent africain sur la nécessité d’assainir ses institutions représentatives.

L’héritage d’une dérive financière structurelle

Pendant de longues années, l’Assemblée nationale du Cameroun a fonctionné dans une opacité financière que peu osaient dénoncer publiquement. Sous la présidence de Cavayé Yéguié Djibril, qui a dirigé l’institution pendant plus de trois décennies, les dérives se sont accumulées : agents fictifs inscrits sur les listes de paie, dépenses non justifiées, budgets opaques. Une situation que Jeune Afrique a documentée et qui illustre un mal profond touchant de nombreuses institutions parlementaires africaines, héritières pour certaines de structures coloniales jamais véritablement réformées.

Ce n’est pas un hasard si ces dysfonctionnements perdurent dans des assemblées qui, dès leur conception post-coloniale, ont parfois été conçues davantage comme des chambres d’enregistrement que comme des contre-pouvoirs effectifs. La décolonisation institutionnelle — ce chantier immense que portent les penseurs du panafricanisme depuis Kwame Nkrumah jusqu’aux intellectuels d’aujourd’hui — commence précisément par cet impératif : des institutions qui servent réellement les peuples et non des intérêts privés ou étrangers.

Datouo face au mur des résistances

Nommé à la tête de l’Assemblée nationale, Théodore Datouo a engagé un audit rigoureux des effectifs et des dépenses de l’institution. Sa méthode : traquer méthodiquement les agents fictifs — ces salariés fantômes qui perçoivent des émoluments sans jamais pointer — et remettre en question les dépenses dites « fantaisistes », euphémisme poli pour désigner des détournements organisés au coeur même du temple de la démocratie représentative camerounaise.

Mais toute tentative d’assainissement sérieux génère ses résistances. Les réseaux clientélistes tissés au fil des années ne se dissolvent pas par simple décret présidentiel. Des cadres, des agents et des réseaux d’influence tentent de freiner, de contourner ou de neutraliser les réformes initiées par le nouveau président de l’Assemblée. Cette résistance n’est pas spécifique au Cameroun : partout sur le continent africain, les réformateurs qui s’attaquent aux rentes institutionnelles se heurtent à des coalitions conservatrices bien ancrées.

Un enjeu continental : la crédibilité des parlements africains

Ce combat camerounais s’inscrit dans une dynamique plus large. À l’heure où plusieurs parlements africains cherchent à affirmer leur autonomie vis-à-vis des exécutifs omnipotents et des conditionnalités imposées par les bailleurs de fonds internationaux, la question de leur crédibilité interne devient centrale. Comment exiger la souveraineté budgétaire face au FMI ou à la Banque mondiale si les propres institutions législatives africaines ne peuvent rendre des comptes à leurs citoyens ?

La solidarité Sud-Sud, si souvent invoquée dans les forums diplomatiques, doit également se traduire par le partage d’expériences et de bonnes pratiques en matière de gouvernance parlementaire. Des assemblées comme celles du Rwanda, qui ont opéré des réformes profondes en matière de transparence budgétaire, ou certaines initiatives de l’Union africaine en faveur d’une gouvernance renforcée, constituent des références pertinentes pour Yaoundé.

La transparence comme acte de souveraineté

Il serait réducteur de n’analyser ce dossier qu’à travers le prisme d’un conflit de personnes ou d’une simple querelle administrative. Ce que tente Théodore Datouo au Cameroun, c’est un acte politique fort : réaffirmer que l’argent public appartient au peuple camerounais et que ses représentants doivent en répondre devant lui. En ce sens, cette démarche rejoint les aspirations profondes de millions d’Africains qui exigent des institutions qui leur ressemblent et qui les servent.

Les parlements africains, piliers potentiels d’une gouvernance souveraine et populaire, ont rendez-vous avec leur propre transformation. Ce que le Cameroun engage aujourd’hui pourrait demain inspirer ou décourager d’autres réformes similaires sur le continent, rappelant que le destin des institutions est toujours, en définitive, une affaire de volonté politique et de mobilisation citoyenne.

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El Djezairi Bilal est journaliste et analyste politique, passionné par les luttes d'émancipation et l'histoire contemporaine du continent africain. Héritier d'une tradition éditoriale fondée dans le souffle de l'indépendance algérienne, il a ressuscité Révolution Africaine — titre historique né au lendemain de 1962 et disparu depuis — pour en faire un média numérique d'actualité panafricaine. À travers ce projet de mémoire et de continuité, il ambitionne d'offrir une information rigoureuse et engagée sur les mutations politiques, sociales et géopolitiques qui traversent l'Afrique d'aujourd'hui. Fidèle à l'esprit combatif du titre originel, il défend une presse africaine indépendante, ancrée dans les réalités du continent et accessible à tous.
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