Haïti : des accusations d’abus sexuels ternissent la mission multinationale dirigée par le Kenya

Alors que le continent africain tente de s’imposer comme acteur crédible des opérations de paix internationales, de graves accusations d’abus sexuels visant des membres de la Mission Multinationale d’Appui à la Sécurité (MMAS) en Haïti viennent fragiliser cette ambition. Une affaire qui oblige le Sud Global à regarder ses propres responsabilités en face, sans complaisance.

Une mission sous mandat onusien, des dérives inquiétantes

Depuis 2024, la Mission Multinationale d’Appui à la Sécurité opère en Haïti avec un mandat explicite du Conseil de sécurité des Nations unies. Placée sous commandement kenyan, cette force n’est pas à proprement parler une mission onusienne classique, mais bénéficie de la légitimité internationale conférée par l’aval de l’ONU. Son objectif déclaré : soutenir une police nationale haïtienne dépassée, submergée par des gangs armés qui ont progressivement pris le contrôle de pans entiers du territoire, notamment dans la capitale Port-au-Prince.

C’est dans ce contexte déjà éprouvant que des accusations d’abus sexuels impliquant des membres de cette force multinationale ont été portées à la connaissance du public, selon des informations relayées par Le Monde Afrique. Ces allégations graves, si elles venaient à être confirmées, constitueraient une trahison profonde de la population haïtienne, déjà meurtrie par des décennies de crises politiques, de catastrophes naturelles et de violence endémique.

Le spectre douloureux des abus en uniforme

Ce n’est malheureusement pas la première fois que des forces déployées en Haïti se retrouvent au coeur de scandales d’exploitation et d’abus sexuels. La Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti, la MINUSTAH, avait déjà laissé derrière elle un bilan humain accablant : des centaines d’enfants nés de pères casques bleus qui ont fui sans jamais reconnaître leur progéniture, des victimes d’agressions sexuelles réduites au silence, et une épidémie de choléra introduite par des Casques bleus népalais qui a tué près de dix mille personnes. La mémoire collective haïtienne porte ces cicatrices.

Aujourd’hui, la MMAS se retrouve confrontée à ce même spectre. La question qui se pose avec acuité est celle des mécanismes de contrôle, de redevabilité et de justice. Qui sera tenu responsable ? Quelles procédures disciplinaires seront engagées ? Et surtout, comment les victimes seront-elles protégées et accompagnées dans leurs démarches ?

Le Kenya face à ses responsabilités de puissance émergente

Pour Nairobi, cette affaire arrive à un moment particulièrement sensible. En acceptant de diriger cette mission, le Kenya s’est positionné comme une puissance africaine capable de projeter de la force et de la stabilité au-delà de ses frontières. Une ambition légitime et même souhaitable pour l’affirmation de la souveraineté africaine sur la scène internationale. Mais cette stature nouvelle implique des exigences proportionnelles en matière de discipline, de transparence et de respect des droits humains.

L’Afrique ne peut pas, d’un côté, dénoncer avec raison les ingérences et les comportements prédateurs des puissances occidentales sur son territoire, et de l’autre, reproduire ces mêmes logiques d’impunité lorsque ce sont ses propres soldats qui sont mis en cause à l’étranger. La crédibilité du panafricanisme se construit aussi dans ces moments-là, par l’exigence d’une justice sans deux poids deux mesures.

Haïti, victime d’une solidarité internationale à géométrie variable

Il faut rappeler que Haïti entretient des liens historiques profonds avec l’Afrique. La révolution haïtienne de 1804, première révolution noire victorieuse de l’histoire moderne, reste une référence fondatrice pour les luttes de libération africaines. Le peuple haïtien mérite une solidarité sincère, et non une présence internationale qui se transformerait en nouvelle forme d’exploitation.

La communauté internationale, les États contributeurs de la MMAS et les instances onusiennes de supervision ont désormais l’obligation d’ouvrir des enquêtes indépendantes, transparentes et rapides. Les victimes présumées doivent être entendues. Les responsables, quel que soit leur grade ou leur nationalité, doivent répondre de leurs actes devant la justice.

Au-delà du cas haïtien, c’est la question de l’architecture globale des opérations de paix qui se pose : tant que les mécanismes de redevabilité resteront aussi défaillants, la crédibilité des interventions internationales continuera d’être sapée, au détriment des populations les plus vulnérables du Sud Global, qui attendent autre chose que des libérateurs en uniforme transformés en prédateurs.

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El Djezairi Bilal est journaliste et analyste politique, passionné par les luttes d'émancipation et l'histoire contemporaine du continent africain. Héritier d'une tradition éditoriale fondée dans le souffle de l'indépendance algérienne, il a ressuscité Révolution Africaine — titre historique né au lendemain de 1962 et disparu depuis — pour en faire un média numérique d'actualité panafricaine. À travers ce projet de mémoire et de continuité, il ambitionne d'offrir une information rigoureuse et engagée sur les mutations politiques, sociales et géopolitiques qui traversent l'Afrique d'aujourd'hui. Fidèle à l'esprit combatif du titre originel, il défend une presse africaine indépendante, ancrée dans les réalités du continent et accessible à tous.
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