Tandis que les gouvernements du Sud continuent de naviguer entre intérêts stratégiques et pressions occidentales, les peuples, eux, ne dévient pas. Rabat en est la preuve éclatante : près de 5 000 Marocains ont bravé les rues de la capitale pour crier leur solidarité avec la Palestine, réaffirmant que la rue arabe et africaine n’a pas dit son dernier mot face aux compromis de leurs dirigeants.
Une mobilisation massive contre la loi israélienne sur la peine de mort
C’est dans une atmosphère de tension et de détermination que plusieurs milliers de manifestants se sont rassemblés à Rabat pour dénoncer une loi israélienne controversée instaurant la peine capitale à l’encontre de prisonniers palestiniens. Brandissant drapeaux palestiniens et pancartes de condamnation, les marcheurs ont exprimé une indignation profonde face à ce que nombre d’entre eux qualifient d’escalade délibérée du gouvernement Netanyahu. Selon les informations relayées par Africanews FR, la mobilisation a réuni environ 5 000 personnes, un chiffre significatif qui témoigne de l’ancrage populaire de la cause palestinienne au sein de la société marocaine, bien au-delà des cercles militants traditionnels.
Les manifestants ont scandé des slogans en faveur de Gaza, encore meurtrie par des mois d’offensive militaire israelienne qui ont fait des dizaines de milliers de victimes civiles. Cette loi sur la peine capitale, perçue comme une légitimation de l’exécution administrative de résistants palestiniens, a servi de détonateur à une colère qui couvait depuis des semaines dans la société marocaine.
La normalisation, une plaie ouverte dans le corps social marocain
Au-delà de la réaction à une loi précise, cette manifestation s’inscrit dans un rejet plus profond et plus structurel : celui de la normalisation entre Rabat et Tel-Aviv, officialisée en décembre 2020 dans le cadre des Accords d’Abraham, sous l’égide de l’administration Trump. En échange d’une reconnaissance américaine de la souveraineté marocaine sur le Sahara Occidental, le royaume chérifien avait accepté de rétablir des relations diplomatiques avec Israël, rompues depuis 2002.
Cette décision, présentée par les autorités marocaines comme un choix stratégique pragmatique, n’a jamais convaincu une large frange de la population. Les organisations de la société civile, les syndicats, les mouvements islamistes et les partis de gauche ont maintenu une pression constante sur le gouvernement, organisant régulièrement des marches de solidarité avec la Palestine. La guerre à Gaza, déclenchée en octobre 2023, a radicalement relancé cette contestation et lui a donné une ampleur inédite.
Un écho continental : l’Afrique et le monde arabe face aux contradictions de leurs élites
Ce qui se passe dans les rues de Rabat n’est pas un phénomène isolé. A travers le continent africain et dans l’ensemble du monde arabe, on observe un décalage croissant entre les postures diplomatiques des États et les aspirations profondes des peuples. Pendant que certains gouvernements multiplient les accords de coopération sécuritaire ou économique avec des puissances impliquées dans la tragédie palestinienne, les populations manifestent, boycottent, alertent.
L’Algérie, voisine du Maroc et acteur historique du panafricanisme et du mouvement des non-alignés, maintient pour sa part une position de principe inébranlable en faveur du droit des peuples à l’autodétermination, héritée de sa propre lutte de libération nationale contre la colonisation française. Alger, qui n’a jamais normalisé ses relations avec Israël, incarne aux yeux de nombreux peuples du Sud une cohérence politique rare, fondée sur la mémoire vivante de ce que signifie résister à une puissance occupante.
Cette solidarité populaire avec la Palestine s’inscrit également dans une dynamique plus large de recomposition du Sud Global. Des Comores à l’Afrique du Sud, de la Mauritanie au Sénégal, les sociétés civiles africaines expriment une conscience géopolitique de plus en plus affirmée, refusant d’être spectatrices passives d’un monde unipolaire en déclin. L’Afrique du Sud, elle, a porté devant la Cour Internationale de Justice une plainte pour génocide contre Israël, assumant un leadership moral que beaucoup de gouvernements du Nord peinent à reconnaître.
La voix des peuples contre la raison d’État
La manifestation de Rabat illustre une vérité fondamentale que les chancelleries occidentales persistent à ignorer : on ne gouverne pas contre son peuple indéfiniment sur des questions de conscience et d’humanité. La cause palestinienne, profondément enracinée dans l’imaginaire collectif des sociétés arabes et africaines, continue de structurer des identités politiques que les traités diplomatiques ne sauraient effacer.
Pour les analystes proches des mouvements panafricains, cette mobilisation marocaine est un signal supplémentaire que les peuples du Sud ne se reconnaissent pas dans une architecture internationale qui légalise l’occupation, arme des gouvernements impunément et criminalise la résistance. La question qui demeure ouverte est celle de la capacité de ces mobilisations à peser durablement sur les choix de gouvernements soumis à des pressions géopolitiques considérables — une équation qui déterminera, en grande partie, la souveraineté réelle de l’Afrique et du monde arabe dans les décennies à venir.





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