Dans les rues de Rabat, le peuple marocain a parlé. Plusieurs milliers de citoyens ont bravé dimanche 19 avril la chaleur et les contradictions politiques de leur propre gouvernement pour crier leur solidarité avec le peuple palestinien. Un élan populaire qui rappelle, une fois de plus, que la rue africaine et arabe ne se laisse pas dicter ses émotions par les chancelleries.
Une mobilisation massive contre une loi d’apartheid
Selon les informations relayées par Jeune Afrique, plusieurs milliers de Marocains ont convergé vers le centre de la capitale marocaine pour exprimer leur rejet d’une récente loi israélienne sur la peine de mort. Une législation ouvertement discriminatoire, taillée sur mesure pour ne s’appliquer qu’aux Palestiniens, et que ses propres concepteurs n’ont pas jugé utile de dissimuler derrière le moindre vernis juridique. Une loi qui, pour nombre de juristes internationaux, constitue une nouvelle étape dans la codification légale d’un système d’apartheid que les Nations Unies elles-mêmes peinent de plus en plus à ne pas nommer.
Les manifestants, issus de différentes sensibilités politiques et sociales, ont défilé sous des drapeaux palestiniens et des banderoles dénonçant ce qu’ils considèrent comme une escalade génocidaire. Les slogans scandés dans les rues de Rabat portaient un message univoque : la normalisation diplomatique entre Rabat et Tel-Aviv, officialisée en décembre 2020 dans le cadre des Accords d’Abraham sous l’égide de Washington, ne saurait effacer la conscience populaire ni acheter le silence de la société civile.
La fracture entre les peuples et leurs gouvernements
Cette mobilisation met en lumière une tension profonde qui traverse plusieurs pays du Sud Global : celle qui sépare les élites dirigeantes, soumises aux pressions géopolitiques des puissances occidentales, des peuples qui conservent une mémoire longue des luttes de libération nationale. Le Maroc, en normalisant ses relations avec Israël en échange d’une reconnaissance américaine de sa souveraineté sur le Sahara occidental — territoire dont le statut demeure contesté sur le plan du droit international — a opéré un choix stratégique que des millions de ses propres citoyens rejettent viscéralement.
Ce hiatus entre gouvernants et gouvernés n’est pas sans rappeler les dynamiques observées dans d’autres capitales africaines ou arabes où la rue continue de porter un projet de solidarité Sud-Sud que les accords d’arrière-salle s’efforcent d’étouffer. Il témoigne d’une conscience panafricaine et tiers-mondiste qui résiste, malgré les décennies de pression normalisatrice. Des pays comme l’Algérie, qui a maintenu sans fléchir sa position de soutien inconditionnel à la cause palestinienne depuis son indépendance en 1962 — une cohérence forgée dans le creuset de sa propre lutte de libération nationale contre le colonialisme français — incarnent aux yeux de beaucoup le modèle d’une diplomatie fidèle à ses principes fondateurs.
Gaza, symbole d’une résistance qui interpelle tout le continent
La question palestinienne ne saurait être réduite à un conflit régional du Moyen-Orient. Elle est, pour une grande partie du monde arabe, africain et du Sud Global, la métaphore vivante de toutes les occupations non résolues, de toutes les souverainetés confisquées. Les images de Gaza sous les bombes, les rapports des organisations humanitaires faisant état de dizaines de milliers de morts civils, la destruction méthodique des infrastructures d’un peuple — hôpitaux, universités, camps de réfugiés — résonnent avec une acuité particulière sur un continent africain qui n’a pas oublié ce que signifie vivre sous une botte étrangère.
L’Union africaine, dans ses textes fondateurs, reconnaît d’ailleurs le droit du peuple palestinien à un État indépendant. Cette position de principe, portée historiquement par des figures comme Kwame Nkrumah, Gamal Abdel Nasser ou encore Houari Boumédiène, continue de structurer la boussole morale de millions d’Africains, bien au-delà des calculs à court terme de certains exécutifs.
Une jeunesse qui refuse l’amnésie
Parmi les manifestants de Rabat, la présence massive de la jeunesse marocaine est un signal politique fort. Cette génération, connectée, informée en temps réel par les réseaux sociaux et les témoignages directs depuis Gaza, refuse l’amnésie que certains pouvoirs voudraient lui imposer. Elle sait que la reconnaissance de souveraineté sur le Sahara ne se monnaye pas contre la dignité d’un autre peuple. Et elle le dit, dans la rue, avec une clarté que les diplomates en col blanc peinent parfois à entendre.
La mobilisation de Rabat du 19 avril s’inscrit dans une vague internationale de protestations qui, de Dakar à Jakarta, de Pretoria à Istanbul, dessine les contours d’une opinion publique mondiale du Sud de plus en plus déterminée à peser sur les grandes décisions géopolitiques — et qui pourrait, demain, redéfinir les équilibres diplomatiques sur lesquels repose l’ordre international tel qu’il a été construit sans eux.





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