Après plusieurs jours de black-out numérique, les Guinéens ont retrouvé l’accès à leurs plateformes de réseaux sociaux ce vendredi. Un épisode qui, au-delà de son apparente banalité technique, révèle les tensions profondes qui traversent le continent africain autour de la question fondamentale de la liberté d’expression, de la souveraineté numérique et du droit des peuples à l’information.
Un rétablissement attendu, un soulagement relatif
Selon les informations relayées par Africanews FR, l’accès aux réseaux sociaux a été rétabli en Guinée après plusieurs jours de perturbations significatives. Dans les rues de Conakry comme dans les quartiers populaires de l’intérieur du pays, cette restauration de la connectivité a été accueillie avec un mélange de soulagement et d’amertume. Soulagement, parce que des millions de Guinéens dépendent désormais de ces outils pour communiquer, travailler, s’informer et organiser leur vie quotidienne. Amertume, parce que cette coupure, quelle qu’en soit la justification officielle, rappelle une réalité que le continent africain connaît trop bien : celle de la fragilité des libertés numériques dans un contexte politique souvent sous tension.
La Guinée, pays riche en ressources minières mais traversé depuis des décennies par une instabilité politique chronique, n’en est pas à son premier épisode de restrictions des communications. Depuis le coup d’État militaire de septembre 2021 qui a porté le colonel Mamadi Doumbouya au pouvoir, le pays vit sous une transition qui peine à trouver son rythme démocratique, suscitant l’inquiétude des organisations de défense des droits humains et des acteurs de la société civile.
Les coupures d’internet, arme politique du XXIe siècle
Le cas guinéen n’est pas isolé. En Afrique subsaharienne, les coupures délibérées d’internet et des réseaux sociaux sont devenues un instrument politique récurrent. Du Sénégal au Cameroun, du Mali au Soudan, les gouvernements ont régulièrement recouru à ces mesures pour étouffer des mobilisations sociales, contrôler le flux de l’information lors d’élections contestées ou museler des voix dissidentes. L’organisation de surveillance Access Now a documenté des dizaines d’incidents similaires sur le continent ces dernières années, faisant de l’Afrique l’une des régions du monde les plus touchées par ce phénomène.
Cette réalité pose une question fondamentale pour les penseurs et militants du panafricanisme contemporain : comment concevoir une souveraineté africaine authentique si elle s’exerce en premier lieu contre les peuples africains eux-mêmes ? La souveraineté, telle qu’héritée des luttes de libération nationale des années 1960, n’a jamais été pensée comme un bouclier au service des gouvernants contre les gouvernés, mais bien comme un outil d’émancipation collective face aux dominations extérieures.
Souveraineté numérique et décolonisation : un chantier inachevé
La question du numérique en Afrique est indissociable du débat plus large sur la décolonisation économique et technologique. Aujourd’hui encore, les infrastructures numériques du continent dépendent majoritairement de câbles sous-marins, de serveurs et de plateformes contrôlés par des puissances étrangères, qu’elles soient occidentales ou, de plus en plus, asiatiques. Cette dépendance structurelle signifie que la souveraineté numérique africaine reste un horizon à construire, non une réalité acquise.
Des initiatives émergent, portées par des États et des acteurs privés africains, pour développer des infrastructures numériques continentales. L’Union africaine a adopté des cadres stratégiques en ce sens, et certains pays investissent dans des data centers locaux et des réseaux de fibre optique régionaux. Mais le chemin reste long, et les populations continuent d’être les premières victimes des dysfonctionnements, qu’ils soient techniques ou politiques.
Il est également utile de rappeler que ce défi africain n’est pas sans résonance dans d’autres parties du Sud Global. En Iran, au Venezuela, en Palestine occupée, les restrictions numériques sont utilisées comme outils de contrôle social et politique. La solidarité Sud-Sud impose de regarder ces réalités en face et de construire des réponses communes, ancrées dans le respect des droits fondamentaux des peuples.
La société civile guinéenne, vigie indispensable
Face à ces dynamiques, la société civile guinéenne a montré, malgré les contraintes, une capacité de résilience remarquable. Journalistes indépendants, blogueurs, activistes des droits humains et syndicats continuent de documenter et de dénoncer les atteintes aux libertés fondamentales, souvent au péril de leur propre sécurité. Ce courage mérite d’être salué et soutenu par l’ensemble du mouvement panafricain.
Le rétablissement de l’accès aux réseaux sociaux en Guinée est une bonne nouvelle, mais il ne saurait clore le débat. Il le rouvre, au contraire, sur une question qui engage l’avenir de tout le continent : l’Afrique saura-t-elle construire des modèles de gouvernance numérique qui allient souveraineté réelle, respect des droits des citoyens et indépendance vis-à-vis des puissances extérieures, ou continuera-t-elle d’importer des pratiques autoritaires aussi étrangères à son génie propre que le furent les jougs coloniaux d’hier ?





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