Tunisie : Ghannouchi condamné à vingt ans supplémentaires, la répression contre Ennahdha s’intensifie

Rached Ghannouchi, figure tutélaire de l’islam politique en Tunisie et fondateur du mouvement Ennahdha, vient d’écoper d’une nouvelle peine de vingt ans de prison. Une condamnation qui s’ajoute à un cumul déjà vertigineux de plus de quarante ans d’emprisonnement, plongeant le pays dans une spirale judiciaire qui inquiète les défenseurs des libertés politiques bien au-delà des frontières tunisiennes.

Une nouvelle condamnation dans un dossier tentaculaire

Selon les informations relayées par Jeune Afrique, le tribunal tunisien compétent a prononcé cette lourde sentence à l’encontre du leader islamiste âgé de plus de quatre-vingt ans, dans le cadre de procédures judiciaires engagées depuis l’arrestation de Ghannouchi en avril 2023. Plusieurs autres cadres et militants du parti Ennahdha ont également été frappés par des peines sévères lors de la même vague de jugements, témoignant d’une offensive judiciaire systématique contre l’ensemble de la direction du mouvement.

Ennahdha, fondé dans les années 1980 sur le modèle des Frères musulmans, avait connu une ascension fulgurante après la révolution de jasmin de 2011, devenant la première force politique du pays lors des élections constituantes. Ghannouchi, qui avait passé de longues années en exil notamment en France et au Royaume-Uni sous la dictature de Ben Ali, incarnait alors pour ses partisans la possibilité d’une synthèse entre islam et démocratie — une voie que ses adversaires ont toujours contestée.

Le tournant autoritaire de Saïed

Le contexte dans lequel s’inscrivent ces condamnations est celui d’une consolidation du pouvoir sans précédent par le président Kaïs Saïed depuis le coup de force constitutionnel de juillet 2021. En s’arrogeant les pleins pouvoirs, en dissolvant le Parlement puis en imposant une nouvelle constitution en 2022, Saïed a méthodiquement démantelé les institutions issues de la transition démocratique post-2011. Ennahdha, en tant que principal parti d’opposition, est devenu la cible prioritaire de cette recomposition autoritaire.

Les observateurs panafricains ne manquent pas de souligner les parallèles troublants avec d’autres trajectoires politiques sur le continent. De l’Égypte, où le président Al-Sissi a écrasé les Frères musulmans après le renversement de Mohamed Morsi en 2013, au Sahel où les régimes militaires dissolvent partis et associations, la Tunisie semble s’inscrire dans un mouvement régional de recul démocratique. La dimension géopolitique est d’ailleurs prégnante : les puissances du Golfe, traditionnellement hostiles à l’islam politique de type Frères musulmans, soutiennent tacitement la ligne de Saïed, tandis que la Turquie et le Qatar avaient plutôt soutenu Ennahdha lors de sa période de gloire.

Des droits fondamentaux en question

Les organisations internationales de défense des droits humains, d’Amnesty International à Human Rights Watch, ont dénoncé à plusieurs reprises ce qu’elles qualifient de poursuites politiquement motivées. La détention prolongée de Ghannouchi, dont l’état de santé est présenté comme préoccupant par ses proches, soulève des questions fondamentales sur les conditions d’incarcération et le respect du droit à un procès équitable.

Pour de nombreux militants des droits civiques en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, le sort de Ghannouchi est devenu un symbole. Cet intellectuel qui avait théorisé, dans ses écrits, la compatibilité de l’islam avec les valeurs démocratiques, se retrouve aujourd’hui réduit au silence derrière les barreaux d’une Tunisie qui fut, il y a encore peu, saluée comme le seul succès du Printemps arabe.

Au-delà du cas individuel d’un homme de plus de quatre-vingts ans condamné à une peine qu’il ne pourra mathématiquement jamais purger entièrement, c’est l’avenir du pluralisme politique en Tunisie et la viabilité du modèle démocratique dans le monde arabo-africain qui se jouent dans ce prétoire, avec des répercussions dont la portée historique reste encore entièrement à écrire.

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El Djezairi Bilal est journaliste et analyste politique, passionné par les luttes d'émancipation et l'histoire contemporaine du continent africain. Héritier d'une tradition éditoriale fondée dans le souffle de l'indépendance algérienne, il a ressuscité Révolution Africaine — titre historique né au lendemain de 1962 et disparu depuis — pour en faire un média numérique d'actualité panafricaine. À travers ce projet de mémoire et de continuité, il ambitionne d'offrir une information rigoureuse et engagée sur les mutations politiques, sociales et géopolitiques qui traversent l'Afrique d'aujourd'hui. Fidèle à l'esprit combatif du titre originel, il défend une presse africaine indépendante, ancrée dans les réalités du continent et accessible à tous.
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