Fawzia Zouari et son Dictionnaire amoureux de la Tunisie : une ode littéraire à la mémoire d’un peuple

Deux ans de labeur, des centaines de mots choisis avec soin, et une passion intacte pour la terre natale. La romancière et journaliste franco-tunisienne Fawzia Zouari vient de livrer son Dictionnaire amoureux de la Tunisie, un ouvrage aussi personnel qu’universel, qui célèbre l’âme d’un pays au carrefour de l’Afrique du Nord, du monde arabe et de la Méditerranée.

Un hommage de deux ans au pays natal

C’est dans le cadre de la célèbre collection des Dictionnaires amoureux, publiée par les éditions Plon, que Fawzia Zouari a entrepris ce voyage littéraire au coeur de la Tunisie. Comme le rapporte Jeune Afrique, deux années de travail ont été nécessaires à l’auteure pour composer cet hommage singulier au pays qui l’a vue naître. Le résultat est un tableau subjectif, fidèle au principe éditorial de la collection, mais remarquable par sa profondeur et son exhaustivité.

Fawzia Zouari n’est pas une plume ordinaire. Romancière reconnue et journaliste établie en France, elle porte depuis des décennies le regard double de celle qui a quitté son pays sans jamais vraiment le quitter. Ses romans précédents, traversés par les thèmes de l’exil, de l’identité féminine et de la mémoire arabo-berbère, l’avaient déjà imposée comme l’une des voix les plus singulières de la littérature francophone maghrébine. Avec ce dictionnaire, elle franchit un pas supplémentaire : celui de la déclaration d’amour assumée et documentée.

La Tunisie, entre histoire millénaire et tourments contemporains

Le choix de la Tunisie comme sujet d’un tel ouvrage n’est pas anodin dans le contexte géopolitique actuel. Depuis la révolution du Jasmin de 2011, première étincelle des Printemps arabes qui ont embrasé le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, la Tunisie a longtemps été présentée comme le seul succès démocratique de cette vague historique. Mais la consolidation du pouvoir par le président Kaïs Saïed à partir de 2021, marquée par la suspension du Parlement et l’adoption d’une nouvelle Constitution, a replongé le pays dans une incertitude politique profonde, suscitant l’inquiétude des défenseurs des droits humains sur le continent africain et au-delà.

C’est dans ce contexte complexe que le Dictionnaire amoureux de la Tunisie prend une résonance particulière. En choisissant de célébrer la culture, la langue, les paysages, les figures historiques et les traditions de ce pays de onze millions d’habitants, Fawzia Zouari rappelle que la Tunisie est bien plus que ses soubresauts politiques. Elle est Carthage et ses ruines majestueuses, elle est la médina de Tunis classée au patrimoine mondial de l’UNESCO, elle est la poésie d’Aboul-Qacem Echebbi, elle est le couscous partagé et le jasmin offert au détour d’une ruelle.

Une littérature qui réconcilie les rives

L’ouvrage s’inscrit dans une tradition littéraire maghrébine francophone qui a toujours servi de pont entre l’Afrique du Nord et l’Europe, entre le monde arabe et l’Occident. Des auteurs comme Tahar Ben Jelloun pour le Maroc ou Assia Djebar pour l’Algérie ont emprunté des chemins similaires, utilisant la langue française comme vecteur d’une mémoire collective africaine adressée au monde entier. Fawzia Zouari s’inscrit pleinement dans cette lignée, avec la conviction que la littérature demeure l’un des outils les plus puissants pour résister à l’effacement identitaire.

Pour le lectorat africain, et particulièrement pour les diasporas maghrébines et subsahariennes installées en Europe, un tel livre résonne comme un acte politique autant que littéraire. Écrire l’amour d’un pays dans la langue de l’ancien colonisateur, c’est opérer une forme de réappropriation symbolique, transformer l’héritage ambigu de la francophonie en outil de souveraineté culturelle.

Un dictionnaire, mille entrées vers une identité vivante

La forme du dictionnaire, alphabétique et fragmentée, permet à Fawzia Zouari d’embrasser la Tunisie dans toute sa diversité : ses berbérophones du sud, ses juifs de l’île de Djerba, ses influences andalouses, ottomanes et françaises, ses femmes militantes qui ont obtenu des droits inédits dans le monde arabe dès 1956 sous Bourguiba. Chaque entrée est une porte ouverte sur une Tunisie multiple, souvent méconnue, que l’auteure restitue avec une érudition mâtinée d’émotion personnelle.

Alors que les questions d’identité, de mémoire collective et de souveraineté culturelle occupent une place centrale dans les débats africains contemporains, le Dictionnaire amoureux de la Tunisie de Fawzia Zouari se pose en modèle d’une littérature engagée, capable de réconcilier rigueur historique et ferveur intime, et l’on est en droit de se demander si d’autres plumes africaines s’empareront à leur tour de cet exercice pour offrir à leurs pays respectifs le même geste de tendresse littéraire.

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El Djezairi Bilal est journaliste et analyste politique, passionné par les luttes d'émancipation et l'histoire contemporaine du continent africain. Héritier d'une tradition éditoriale fondée dans le souffle de l'indépendance algérienne, il a ressuscité Révolution Africaine — titre historique né au lendemain de 1962 et disparu depuis — pour en faire un média numérique d'actualité panafricaine. À travers ce projet de mémoire et de continuité, il ambitionne d'offrir une information rigoureuse et engagée sur les mutations politiques, sociales et géopolitiques qui traversent l'Afrique d'aujourd'hui. Fidèle à l'esprit combatif du titre originel, il défend une presse africaine indépendante, ancrée dans les réalités du continent et accessible à tous.
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