Alors que le Liban semblait enfin amorcer une sortie de crise après des années d’effondrement économique et d’instabilité politique, les opérations militaires israéliennes ont brutalement interrompu ce fragile élan. Pour Pierre Duquesne, ancien ambassadeur de France et fin connaisseur du dossier libanais, cette offensive disproportionnée ne fait pas que détruire des infrastructures : elle renforce précisément les forces que Tel-Aviv prétend combattre.
Un pays au bord du renouveau
Depuis le début de l’année 2025, le Liban traversait une période inédite depuis plusieurs décennies. Sur le plan politique, les institutions avaient retrouvé un semblant de fonctionnement après l’élection d’un président de la République, mettant fin à une vacance du pouvoir qui avait paralysé le pays pendant plus de deux ans. Sur le plan économique, les premières négociations sérieuses avec le Fonds monétaire international laissaient entrevoir un début de restructuration de la dette et une stabilisation de la livre libanaise. La communauté internationale, dont plusieurs États du Golfe et des partenaires européens, avait timidement repris le dialogue avec Beyrouth, conditionnant leur soutien à des réformes structurelles.
C’est dans ce contexte d’espoir prudent que Pierre Duquesne, dans une tribune publiée par Le Monde, tire la sonnette d’alarme. Selon lui, la réplique militaire israélienne aux tirs du Hezbollah a non seulement anéanti les acquis de cette stabilisation naissante, mais elle a également recréé les conditions d’une radicalisation populaire dont le Hezbollah, soutenu par Téhéran, est le principal bénéficiaire.
La logique perverse de la surenchère militaire
L’analyse de l’ancien diplomate repose sur une mécanique bien connue des spécialistes du Moyen-Orient : lorsqu’une puissance extérieure frappe un territoire souverain de manière disproportionnée, elle légitime les groupes armés qui prétendent défendre ce territoire, quelles que soient par ailleurs leurs pratiques ou leurs allégeances. Au Liban, ce phénomène est particulièrement sensible. Le Hezbollah, organisation classée terroriste par les États-Unis et l’Union européenne, dispose d’une base sociale ancrée dans les populations chiites du sud du pays et de la banlieue sud de Beyrouth. Chaque destruction d’un quartier résidentiel, chaque victime civile, chaque hôpital touché alimente un sentiment d’humiliation nationale qui transcende les clivages confessionnels.
Cette dynamique n’est pas sans rappeler les mécanismes observés ailleurs dans le monde arabe et même sur le continent africain, où des interventions militaires étrangères présentées comme des opérations de stabilisation ont souvent abouti à renforcer les groupes insurgés qu’elles étaient censées neutraliser. Le Sahel, en proie aux jihadistes malgré des années de présence militaire internationale, illustre douloureusement cette réalité.
L’Iran, grand gagnant de la déstabilisation
Dans ce tableau géopolitique, l’Iran apparaît comme le bénéficiaire indirect mais certain de l’escalade israélienne. Téhéran, qui finance et arme le Hezbollah depuis les années 1980, voit dans chaque frappe israélienne sur le sol libanais une opportunité de consolider son influence au Levant. La République islamique a beau être affaiblie sur le plan économique par les sanctions internationales, son réseau de proxies au Moyen-Orient, de Gaza au Yémen en passant par l’Irak et le Liban, demeure un instrument de projection de puissance redoutablement efficace.
Pour les partenaires internationaux du Liban, dont plusieurs pays africains entretiennent des liens historiques et économiques importants avec la diaspora libanaise, cette déstabilisation représente également une préoccupation concrète. La diaspora libanaise, l’une des plus importantes et des plus influentes du monde, est massivement présente en Afrique de l’Ouest, en Afrique centrale et en Amérique latine. Une déstabilisation durable du Liban pourrait avoir des répercussions sur ces réseaux économiques et humains qui irriguent des pans entiers de l’économie informelle de nombreux pays africains.
La communauté internationale face à ses responsabilités
Pierre Duquesne appelle implicitement la communauté internationale à ne pas se contenter d’une posture attentiste. Les mécanismes de soutien financier et politique mis en place pour accompagner le redressement libanais risquent d’être réduits à néant si aucune pression diplomatique sérieuse n’est exercée pour obtenir un cessez-le-feu durable. Le Conseil de sécurité des Nations unies, régulièrement paralysé par les divisions entre grandes puissances sur le dossier israélo-palestinien et ses ramifications régionales, peine à incarner cette autorité morale et politique.
La question qui demeure ouverte est celle-ci : jusqu’à quel point la communauté internationale est-elle prête à laisser se dégrader un pays qui, il y a encore quelques mois, semblait avoir choisi la voie difficile mais réelle de la reconstruction, au risque de livrer définitivement son avenir aux logiques de guerre et d’influence qui ont déjà tant coûté à la région ?





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