La centrale syndicale tunisienne UGTT, l’une des organisations ouvrières les plus influentes du continent africain, vient de se doter d’un nouveau secrétaire général. La désignation de Slaheddine Selmi intervient dans un contexte de crise interne et de rapports tendus avec le pouvoir en place, faisant de cette transition un moment charnière pour le mouvement syndical tunisien et pour l’équilibre des forces sociales dans le pays.
Une passation de pouvoir sous haute tension
C’est au terme d’un processus interne que l’Union Générale Tunisienne du Travail a annoncé samedi la désignation de Slaheddine Selmi à sa tête, selon des informations relayées par Jeune Afrique. Cette nomination met fin à une période d’incertitude au sein de l’organisation, qui traversait une crise de gouvernance interne ayant fragilisé sa cohésion et son image auprès des travailleurs tunisiens. Pour Selmi, le défi est immense : il hérite d’une institution dont l’autorité morale reste considérable, mais dont l’unité a été mise à rude épreuve ces derniers mois.
L’UGTT n’est pas un syndicat ordinaire. Fondée en 1944, elle a joué un rôle historique dans la lutte pour l’indépendance de la Tunisie, puis dans la structuration du dialogue social après la révolution de 2011. C’est d’ailleurs en tant que membre du Quartet du dialogue national, aux côtés de la Ligue tunisienne des droits de l’homme, de l’Union tunisienne de l’industrie et du commerce, et de l’Ordre national des avocats, que l’UGTT a contribué à l’obtention du Prix Nobel de la Paix en 2015 — une reconnaissance internationale qui témoigne de son poids exceptionnel dans la vie démocratique du pays.
Des relations exécrables avec le pouvoir de Saïed
Le nouveau secrétaire général hérite également d’une relation profondément dégradée avec la présidence de la République. Depuis la consolidation du pouvoir entre les mains du président Kaïs Saïed, notamment après le coup de force institutionnel du 25 juillet 2021 et l’adoption d’une nouvelle Constitution en 2022, l’UGTT s’est progressivement positionnée comme une voix critique face à la dérive autoritaire que dénoncent de nombreux observateurs. Les tensions ont culminé à plusieurs reprises, avec des accusations mutuelles et des tentatives du pouvoir de marginaliser la centrale dans les décisions économiques et sociales structurantes.
Dans un pays où le chômage des jeunes dépasse les 35 %, où l’inflation érode le pouvoir d’achat des ménages les plus vulnérables et où les négociations avec le Fonds Monétaire International sur un programme d’aide restent dans l’impasse, le rôle du syndicat dans la défense des intérêts des travailleurs n’a jamais semblé aussi crucial. Slaheddine Selmi devra naviguer entre la nécessité de préserver l’indépendance de l’organisation et les impératifs d’un dialogue social que la conjoncture économique rend indispensable.
Un enjeu qui dépasse les frontières tunisiennes
La situation de l’UGTT s’inscrit dans une dynamique plus large qui concerne l’ensemble du monde arabe et du continent africain. Dans plusieurs pays de la région, les organisations syndicales font face à des pressions similaires de la part de pouvoirs exécutifs qui cherchent à concentrer l’autorité et à limiter les contre-pouvoirs. En Égypte, au Maroc ou encore dans certains pays d’Afrique subsaharienne, les syndicats indépendants subissent des restrictions croissantes, tandis que les tensions sociales alimentées par les politiques d’austérité et les effets de la crise économique mondiale continuent de s’aggraver. Dans ce contexte régional, la capacité de l’UGTT à maintenir son autonomie et son efficacité sera scrutée bien au-delà des frontières tunisiennes.
Par ailleurs, la Tunisie reste un pays stratégiquement positionné en Méditerranée, à la jonction des dynamiques africaines et moyen-orientales. Les partenaires économiques européens, les bailleurs de fonds internationaux et les pays voisins du Maghreb observent avec attention l’évolution du climat social tunisien, conscients que l’instabilité politique et syndicale pourrait avoir des répercussions régionales, notamment en matière de migrations et de sécurité aux frontières.
Un nouveau chapitre incertain
La désignation de Slaheddine Selmi ouvre un nouveau chapitre pour l’UGTT, dont l’histoire est intimement liée à celle de la Tunisie moderne. Restaurer l’unité interne du syndicat, renouer des liens — même conflictuels mais constructifs — avec le pouvoir politique, et défendre concrètement les droits de millions de travailleurs dans un environnement économique dégradé : voilà le triple défi qui attend le nouveau secrétaire général. La question demeure entière de savoir si la centrale syndicale tunisienne saura retrouver le souffle et l’autorité qui en ont fait, pendant des décennies, l’un des acteurs incontournables de la vie publique africaine et méditerranéenne.





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