Le procès en appel de l’affaire de financement libyen présumé de la campagne de Nicolas Sarkozy en 2007 reprend ses audiences dans une atmosphère de révélations soigneusement distillées. Alexandre Djouhri, homme d’affaires franco-algérien condamné en première instance, a de nouveau été confronté à ses relations avec Bechir Saleh, ancien grand argentier du régime de Mouammar Kadhafi, dans un dossier qui continue de secouer les milieux politiques et financiers européens et africains.
Un « facilitateur » au coeur des réseaux libyens
Alexandre Djouhri aime à se définir comme un simple « facilitateur », un homme de contacts dont le métier consiste à mettre en relation des personnalités influentes. Mais devant la cour d’appel, ses explications peinent à dissiper les zones d’ombre que les magistrats s’acharnent à éclairer. L’une des questions centrales de cette audience a porté sur le rôle précis qu’il aurait joué dans l’exfiltration de Bechir Saleh hors de Libye, au moment où le régime de Kadhafi s’effondrait sous les coups de la rébellion armée et des frappes de l’OTAN en 2011.
Bechir Saleh, que Djouhri désigne affectueusement comme son « frère », était l’un des hommes les plus puissants de la Jamahiriya libyenne. Directeur de cabinet du Guide libyen, il contrôlait des flux financiers considérables et était au coeur de décisions d’investissement stratégiques à l’échelle continentale. Son évasion après la chute de Tripoli et son installation en Afrique subsaharienne, notamment au Mali puis en Afrique du Sud selon plusieurs sources, illustrent la façon dont les réseaux kadhafistes ont survécu à la désintégration de l’État libyen.
Des implications qui dépassent les frontières françaises
Pour le média Le Monde Afrique, qui a suivi de près les rebondissements de cette procédure judiciaire, l’affaire Sarkozy-Kadhafi dépasse largement le cadre d’un simple scandale de financement politique hexagonal. Elle révèle la profondeur des liens tissés entre certains cercles politiques européens et les régimes africains autoritaires, des liens fondés sur des échanges de bons procédés où les ressources pétrolières et les contrats d’armement servaient de monnaie d’échange contre une légitimité diplomatique.
La Libye de Kadhafi avait en effet développé une stratégie d’influence panafricaine d’une ampleur remarquable. Tripoli finançait des mouvements politiques, des projets d’infrastructure et des institutions continentales, se posant en banquier et en arbitre des équilibres de pouvoir sur l’ensemble du continent. La question de savoir si ces mêmes réseaux ont également servi à arroser des campagnes électorales en Europe constitue le coeur du dossier judiciaire qui se joue aujourd’hui devant la cour d’appel de Paris.
Un procès symptomatique des opacités financières entre Europe et Afrique
L’audience a mis en lumière la complexité des montages financiers impliqués, avec des sociétés écrans, des comptes dans plusieurs juridictions et des intermédiaires dont le rôle reste difficile à établir avec précision. Djouhri, qui a toujours nié avoir participé au transfert de fonds libyens vers la campagne Sarkozy, a maintenu ses dénégations tout en reconnaissant l’étendue de ses relations personnelles avec les dignitaires du régime défunt.
Cette affaire s’inscrit dans un contexte plus large de remise en question des relations entre puissances occidentales et régimes africains, dans une Afrique qui réclame aujourd’hui davantage de transparence et de souveraineté dans ses partenariats. Les jeunes générations africaines, particulièrement celles du Sahel et d’Afrique du Nord, observent ces procès comme autant de confirmations de ce qu’elles ont longtemps dénoncé : une prédation mutuelle entre élites, au détriment des peuples.
À mesure que les audiences se poursuivent, la question demeure entière de savoir si la justice française parviendra à établir définitivement la réalité d’un financement libyen et à identifier l’ensemble des bénéficiaires d’un système qui, s’il est avéré, aura compromis durablement la crédibilité des démocraties occidentales aux yeux du continent africain.





Laisser une Réponse