Sénégal : les pêcheurs de Rufisque étranglés par la pêche industrielle et illégale

Au large des côtes sénégalaises, une guerre silencieuse se joue entre les pirogues des pêcheurs artisanaux et les mastodontes métalliques des flottes industrielles. À Rufisque, ville portuaire emblématique aux portes de Dakar, des hommes et des femmes qui vivent de la mer depuis des générations voient leur horizon se vider, leur subsistance s’effondrer et leur avenir s’obscurcir sous les coups répétés d’une pêche industrielle dévastatrice.

Une mer pillée, des filets vides

Ils sont pêcheurs de père en fils, gardiens d’un savoir-faire transmis au fil des décennies sur les plages de Rufisque. Mais aujourd’hui, leurs pirogues colorées rentrent au port les cales désespérément vides. Selon des témoignages recueillis par Africanews FR, les pêcheurs locaux sont unanimes : les flottes industrielles, auxquelles s’ajoutent des navires opérant de manière illégale dans les eaux territoriales sénégalaises, ont littéralement vidé la mer de ses ressources halieutiques. Ce qui prenait autrefois quelques heures de navigation pour être accompli demande désormais plusieurs jours en haute mer, avec des résultats souvent dérisoires.

Ces grandes embarcations industrielles, parfois étrangères, utilisent des techniques de pêche intensive comme le chalutage de fond, qui racle les fonds marins et détruit les écosystèmes sur lesquels reposent les stocks de poissons. Là où les pêcheurs artisanaux pratiquaient une pêche raisonnée et sélective, les navires industriels opèrent à une échelle incomparable, aspirant des tonnes de ressources marines en quelques passages, sans distinction d’espèces ni de tailles.

Une crise aux dimensions panafricaines

La situation de Rufisque n’est pas un cas isolé. De la Mauritanie au Ghana, en passant par la Guinée-Bissau et la Côte d’Ivoire, les communautés de pêcheurs artisanaux du continent africain font face à la même menace systémique. Des études menées par des organisations régionales comme la Commission Sous-Régionale des Pêches (CSRP) ont depuis longtemps alerté sur la surexploitation des zones de pêche ouest-africaines, particulièrement convoitées par des flottes venues d’Europe et d’Asie, attirées par la richesse exceptionnelle de ces eaux.

Au Sénégal, le secteur de la pêche artisanale représente pourtant un pilier économique et social d’une importance capitale. Il emploie directement plusieurs centaines de milliers de personnes et assure une part significative de l’apport en protéines animales pour la population sénégalaise. La dégradation de ce secteur ne constitue donc pas seulement une catastrophe économique locale, mais une menace directe pour la sécurité alimentaire d’une large frange de la population.

Des licences opaques et une surveillance défaillante

Au coeur du problème se trouvent également des questions de gouvernance et de transparence. Des associations de pêcheurs dénoncent l’attribution de licences de pêche industrielle dans des conditions jugées opaques, ainsi qu’une surveillance insuffisante des eaux territoriales sénégalaises. Des navires opéreraient sans autorisation valide, ou contourneraient allègrement les réglementations en vigueur, profitant de moyens de contrôle encore insuffisants face à l’étendue des zones maritimes à surveiller.

Des organisations de la société civile et des collectifs de pêcheurs réclament depuis plusieurs années une révision profonde des accords de pêche passés avec des puissances étrangères, une meilleure traçabilité des licences accordées, et un renforcement significatif des capacités de surveillance maritime de l’État sénégalais. Certains appellent également à l’instauration de zones marines protégées, permettant aux stocks halieutiques de se reconstituer naturellement.

Des familles au bord du gouffre

Derrière les chiffres et les débats politiques, ce sont des vies entières qui basculent. À Rufisque, des familles qui dépendaient exclusivement de la pêche se retrouvent sans revenus stables. Certains jeunes pêcheurs, désespérés et sans perspective, rejoignent les rangs de ceux qui tentent la dangereuse traversée de l’Atlantique vers les côtes européennes, ironiquement à bord des mêmes pirogues qui servaient autrefois à nourrir leur communauté. La mer, autrefois nourricière, devient ainsi le chemin d’un exil forcé.

Alors que le Sénégal ambitionne de jouer un rôle croissant dans l’économie bleue du continent, la question de savoir si l’État saura protéger ses pêcheurs artisanaux et ses ressources marines face aux appétits industriels demeure entière, et son issue engagera durablement le modèle de développement côtier du pays pour les générations à venir.

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El Djezairi Bilal est journaliste et analyste politique, passionné par les luttes d'émancipation et l'histoire contemporaine du continent africain. Héritier d'une tradition éditoriale fondée dans le souffle de l'indépendance algérienne, il a ressuscité Révolution Africaine — titre historique né au lendemain de 1962 et disparu depuis — pour en faire un média numérique d'actualité panafricaine. À travers ce projet de mémoire et de continuité, il ambitionne d'offrir une information rigoureuse et engagée sur les mutations politiques, sociales et géopolitiques qui traversent l'Afrique d'aujourd'hui. Fidèle à l'esprit combatif du titre originel, il défend une presse africaine indépendante, ancrée dans les réalités du continent et accessible à tous.
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