Ingénieurs : l’Afrique face au défi urgent de former les bâtisseurs de son avenir industriel

Alors que les États africains multiplient les ambitions industrielles, énergétiques et technologiques, une réalité s’impose avec force : le continent manque cruellement d’ingénieurs qualifiés pour traduire ces projets en actes. Un avertissement qui résonne bien au-delà des frontières françaises, là où la question de la formation technique devient une question de souveraineté.

Un déficit de compétences aux conséquences stratégiques

Dans une tribune publiée par Le Monde Afrique, des directeurs d’école du Groupe INSA — réseau de grandes écoles d’ingénieurs françaises — tirent la sonnette d’alarme. Pour eux, sans une revalorisation profonde des métiers de l’ingénierie et une formation accrue d’ingénieurs, les trajectoires industrielles, énergétiques et technologiques que l’État s’est fixées resteront lettre morte. « Revaloriser les métiers de l’ingénierie, c’est revaloriser le potentiel du pays à relier science et technique », affirment-ils, résumant en une formule la nature du problème.

Si ce constat est formulé dans un contexte européen, il fait écho avec une acuité particulière sur le continent africain. L’Afrique, qui ambitionne de se positionner comme un acteur industriel de premier plan dans les décennies à venir, se heurte à un déficit structurel de compétences en ingénierie. Selon diverses études de l’Union africaine et de la Banque mondiale, le continent doit multiplier par plusieurs fois le nombre de ses diplômés en sciences, technologie, ingénierie et mathématiques — le fameux bloc STEM — pour espérer atteindre ses objectifs de développement.

Des modèles africains à consolider

Des initiatives existent et méritent d’être saluées. Des établissements comme l’École Polytechnique de Thiès au Sénégal, l’École Nationale Supérieure Polytechnique de Yaoundé au Cameroun, l’Université des Sciences et Technologies de Masuku au Gabon ou encore l’Institut National Polytechnique Félix Houphouët-Boigny en Côte d’Ivoire forment chaque année des promotions d’ingénieurs. Mais le déséquilibre reste flagrant : le nombre de diplômés en ingénierie par habitant demeure largement insuffisant au regard des besoins colossaux en infrastructures, en transition énergétique et en transformation numérique.

Le problème n’est pas seulement quantitatif. Il est aussi qualitatif et structurel. Trop souvent, les ingénieurs formés sur le continent peinent à trouver des environnements professionnels à la hauteur de leurs compétences, ce qui alimente un exode des cerveaux vers l’Europe ou l’Amérique du Nord. La fuite des talents prive ainsi les économies africaines d’un levier essentiel de leur développement endogène, creusant davantage l’écart entre les ambitions affichées et les capacités réelles de mise en oeuvre.

Mobiliser les compétences là où elles sont décisives

Les directeurs d’école du Groupe INSA insistent sur un point clé : il ne suffit pas de former plus d’ingénieurs, encore faut-il mieux mobiliser les compétences d’ingénierie là où elles sont véritablement décisives. En Afrique, cela signifie orienter les formations vers les secteurs stratégiques du continent — les énergies renouvelables, l’agriculture technologique, les infrastructures de transport, le numérique et la santé. Cela implique également de renforcer les partenariats entre universités, secteur privé et gouvernements pour créer des écosystèmes d’innovation ancrés dans les réalités locales.

Des initiatives panafricaines comme le projet PASET (Partenariat pour les compétences en sciences appliquées, ingénierie et technologie), soutenu par plusieurs gouvernements africains et la Banque mondiale, tentent d’apporter des réponses à cette équation complexe. Mais leur montée en puissance reste insuffisante face à l’ampleur du besoin.

En définitive, revaloriser l’ingénierie — comme le préconisent les responsables du Groupe INSA — n’est pas une question purement académique : c’est un choix politique, économique et civilisationnel qui déterminera dans quelle mesure l’Afrique sera capable de construire ses propres infrastructures, d’alimenter ses propres réseaux énergétiques et de concevoir ses propres solutions technologiques, sans dépendre indéfiniment de l’expertise étrangère. L’enjeu, pour un continent peuplé de plus de 1,4 milliard d’habitants dont la majorité a moins de 25 ans, ne pourrait être plus pressant.

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El Djezairi Bilal est journaliste et analyste politique, passionné par les luttes d'émancipation et l'histoire contemporaine du continent africain. Héritier d'une tradition éditoriale fondée dans le souffle de l'indépendance algérienne, il a ressuscité Révolution Africaine — titre historique né au lendemain de 1962 et disparu depuis — pour en faire un média numérique d'actualité panafricaine. À travers ce projet de mémoire et de continuité, il ambitionne d'offrir une information rigoureuse et engagée sur les mutations politiques, sociales et géopolitiques qui traversent l'Afrique d'aujourd'hui. Fidèle à l'esprit combatif du titre originel, il défend une presse africaine indépendante, ancrée dans les réalités du continent et accessible à tous.
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