Kenya-Ouganda : Ruto et Museveni relancent ensemble le chantier d’une ligne ferroviaire stratégique

Les présidents William Ruto et Yoweri Museveni ont affiché ce samedi 21 mars une volonté commune de tourner la page des années d’atermoiements en relançant officiellement l’extension d’une ligne ferroviaire qui relie leurs deux pays. Une poignée de main symbolique, près de leur frontière commune, qui pourrait marquer un tournant décisif pour l’intégration économique de l’Afrique de l’Est.

C’est dans une atmosphère volontariste que les deux chefs d’État se sont retrouvés à la frontière kényano-ougandaise pour donner une nouvelle impulsion à un projet ferroviaire dont les retards répétés avaient fini par susciter doutes et critiques. Selon les informations rapportées par Jeune Afrique, cette rencontre bilatérale avait pour objectif principal de réaffirmer l’engagement politique des deux nations en faveur de l’extension d’une ligne dont le tracé doit connecter plus étroitement Nairobi à Kampala, renforçant ainsi les échanges commerciaux et la mobilité des populations dans toute la région.

Le projet s’inscrit dans le cadre plus large du Standard Gauge Railway (SGR), ce réseau ferroviaire à écartement standard financé en grande partie par des capitaux chinois, dont la première phase avait été inaugurée au Kenya en 2017, reliant Mombasa à Nairobi. L’extension vers l’ouest du pays, en direction de la frontière ougandaise, constitue le maillon manquant qui permettrait de donner toute sa dimension continentale à cette infrastructure. Du côté ougandais, le raccordement à ce réseau représente un enjeu vital : pays enclavé, l’Ouganda dépend largement du Kenya pour son accès aux ports de l’océan Indien, notamment celui de Mombasa, véritable poumon commercial de la région.

Les retards accumulés sur ce chantier sont le reflet de difficultés structurelles bien connues sur le continent : négociations financières complexes avec les partenaires internationaux, questions foncières liées aux déplacements de populations riveraines du tracé, et désaccords ponctuels entre les parties prenantes. Pendant plusieurs années, le projet a stagné, faute d’un financement solide et d’une volonté politique suffisamment affirmée des deux côtés de la frontière. La rencontre du 21 mars semble vouloir clore ce chapitre d’incertitude.

Dans une perspective panafricaine, cette initiative dépasse le simple cadre bilatéral. L’Afrique de l’Est est l’une des sous-régions du continent où les projets d’interconnexion infrastructurelle sont les plus avancés, portés notamment par la Communauté d’Afrique de l’Est (CAE). Un réseau ferroviaire performant entre le Kenya et l’Ouganda pourrait à terme s’intégrer dans un corridor de transport plus vaste, susceptible d’atteindre le Rwanda, le Burundi et même la République démocratique du Congo. L’ambition, maintes fois réaffirmée par les institutions régionales, est de doter l’Afrique de l’Est d’une dorsale logistique capable de réduire les coûts de transport, d’accélérer les échanges intra-africains et de renforcer la compétitivité des économies de la zone.

Pour le président kényan William Ruto, ce dossier revêt également une dimension de politique intérieure. Son prédécesseur Uhuru Kenyatta avait fait du SGR l’un des symboles de son mandat, mais les critiques autour du poids de la dette contractée auprès de la Chine pour financer ces infrastructures avaient terni l’image du projet. Relancer le chantier tout en sécurisant un modèle de financement viable constitue donc un défi politique autant qu’économique pour l’actuel locataire de State House. Du côté de Kampala, Yoweri Museveni, au pouvoir depuis 1986, y voit une opportunité de matérialiser des décennies de discours sur l’intégration régionale en actes concrets.

La reprise de ce chantier ferroviaire entre le Kenya et l’Ouganda sera désormais scrutée de près par les investisseurs, les institutions financières africaines et les partenaires internationaux, tant elle conditionne la crédibilité des deux États à mener à terme des projets d’envergure et à transformer les promesses de l’intégration continentale en réalités tangibles pour leurs populations.

Avatar photo
El Djezairi Bilal est journaliste et analyste politique, passionné par les luttes d'émancipation et l'histoire contemporaine du continent africain. Héritier d'une tradition éditoriale fondée dans le souffle de l'indépendance algérienne, il a ressuscité Révolution Africaine — titre historique né au lendemain de 1962 et disparu depuis — pour en faire un média numérique d'actualité panafricaine. À travers ce projet de mémoire et de continuité, il ambitionne d'offrir une information rigoureuse et engagée sur les mutations politiques, sociales et géopolitiques qui traversent l'Afrique d'aujourd'hui. Fidèle à l'esprit combatif du titre originel, il défend une presse africaine indépendante, ancrée dans les réalités du continent et accessible à tous.
Quitter la version mobile