Sahel : pendant que le monde regarde ailleurs, les populations civiles paient le prix du chaos

Alors que les regards internationaux se tournent vers d’autres théâtres de crise, le Sahel continue de brûler dans une indifférence quasi générale. Depuis les coups d’État successifs au Mali, au Burkina Faso et au Niger entre 2020 et 2023, la région est devenue le terrain d’expansion le plus fertile pour les groupes djihadistes du continent africain, avec des conséquences humanitaires dévastatrices pour des millions de civils.

Une instabilité politique qui profite aux groupes armés

Le triptyque de putschs militaires qui a bouleversé l’architecture politique du Sahel a laissé un vide sécuritaire que les organisations djihadistes affiliées à Al-Qaïda et à l’État islamique ont su exploiter avec une redoutable efficacité. Le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) au Mali et l’État islamique au Grand Sahara (EIGS) ont profité de la désorganisation des forces armées nationales, absorbées par les transitions politiques internes, pour étendre leur emprise territoriale bien au-delà de leurs bastions historiques du nord du Mali.

Comme le souligne une analyse publiée par Le Monde Afrique, les juntes au pouvoir dans ces trois pays ont certes affiché une rhétorique souverainiste et antioccidentale séduisante pour une partie de leurs populations, mais cette posture politique n’a pas été accompagnée d’une stratégie militaire cohérente permettant de contenir l’hydre terroriste. Au contraire, l’expulsion des forces françaises de Barkhane et le départ de la MINUSMA du Mali ont laissé des zones entières sans présence sécuritaire effective.

Des civils en première ligne d’une guerre sans front

Ce sont les populations civiles qui subissent de plein fouet les conséquences de cette instabilité persistante. Dans les régions du Centre et du Nord du Burkina Faso, des communautés entières vivent sous la menace permanente d’attaques, de pillages et d’enlèvements. Le pays compte aujourd’hui plus de deux millions de déplacés internes, un chiffre vertigineux qui en fait l’une des crises de déplacement les plus graves du continent africain. Au Niger, depuis le coup d’État de juillet 2023, les régions de Tillabéri et de Tahoua connaissent une recrudescence dramatique des violences contre les populations.

Au-delà des statistiques, c’est le tissu social de sociétés entières qui se déchire. Les écoles ferment par centaines, privant des générations entières d’accès à l’éducation. Les couloirs humanitaires sont régulièrement coupés, condamnant des populations à la famine dans des zones rendues inaccessibles par les groupes armés. Les travailleurs humanitaires eux-mêmes sont devenus des cibles, rendant l’acheminement de l’aide encore plus périlleux.

Un isolement diplomatique aux conséquences lourdes

La rupture consommée avec les partenaires occidentaux traditionnels et le retrait de ces trois pays de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) pour former l’Alliance des États du Sahel (AES) ont reconfiguré en profondeur les équilibres diplomatiques régionaux. Si cette démarche répond à une aspiration légitime à l’autodétermination et à la fin des tutelles néocoloniales, elle a également isolé ces États des mécanismes régionaux de coopération sécuritaire qui, malgré leurs limites, constituaient un cadre d’action collective.

Le partenariat renforcé avec la Russie, matérialisé par le déploiement du groupe paramilitaire Wagner, rebaptisé Africa Corps, n’a pas non plus produit les résultats sécuritaires escomptés. Des rapports d’organisations de défense des droits humains font état d’exactions commises contre des civils dans le cadre d’opérations militaires conjointes, ternissant davantage un tableau déjà sombre.

Le Sahel, révélateur des fractures du système international

La marginalisation du Sahel dans les agendas médiatiques et diplomatiques mondiaux n’est pas un hasard. Elle révèle une hiérarchie implicite dans le traitement des crises humanitaires, où la géographie, les intérêts géostratégiques et la puissance économique des pays concernés déterminent le degré d’attention accordé à leurs souffrances. Pendant que des milliards de dollars sont mobilisés en quelques jours pour d’autres conflits sous d’autres latitudes, le Sahel peine à obtenir les financements humanitaires minimaux nécessaires pour répondre aux besoins les plus urgents de ses populations.

Les organisations panafricaines, au premier rang desquelles l’Union africaine, sont appelées à jouer un rôle moteur pour combler ce vide, en proposant des cadres de dialogue inclusifs qui dépassent les clivages actuels et replacent le bien-être des populations au coeur des priorités. Car au-delà des querelles de souveraineté et des rivalités de puissances extérieures, c’est l’avenir de toute une sous-région qui se joue dans les prochaines années, et avec lui, la stabilité du continent africain tout entier.

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El Djezairi Bilal est journaliste et analyste politique, passionné par les luttes d'émancipation et l'histoire contemporaine du continent africain. Héritier d'une tradition éditoriale fondée dans le souffle de l'indépendance algérienne, il a ressuscité Révolution Africaine — titre historique né au lendemain de 1962 et disparu depuis — pour en faire un média numérique d'actualité panafricaine. À travers ce projet de mémoire et de continuité, il ambitionne d'offrir une information rigoureuse et engagée sur les mutations politiques, sociales et géopolitiques qui traversent l'Afrique d'aujourd'hui. Fidèle à l'esprit combatif du titre originel, il défend une presse africaine indépendante, ancrée dans les réalités du continent et accessible à tous.
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